Stamata Revithi, Marathon Woman

12 Mai, 2017 | Personnage, Récit

Auteur : Jean-Romain Blanc  

Lors des premiers Jeux Olympiques modernes, en 1896, Stamata Revithi a bravé les mœurs et les interdits pour participer au marathon. À un jour près. 

Un beau jour d’avril 1896. La veille, Spyrídon Loúis est entré dans la légende en devenant le premier champion olympique du marathon. Voilà alors qu’une femme de trente ans, pauvre, presque à la rue avec un enfant à charge, débarque à Athènes après 40 kilomètres de course depuis Marathon… Mais Stamata Revithi se voit refuser l’entrée du stade olympique. Une décision dans la lignée de la pensée du baron Pierre de Coubertin – l’initiateur du renouveau des Jeux Olympiques – qui a notamment déclaré « une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte. Les Jeux Olympiques doivent être réservés aux hommes, le rôle des femmes devrait être avant tout de couronner les vainqueurs ».

Née sur l’ile de Syros, Stamata a une trentaine d’années lorsqu’elle pose le pied sur le continent, avec pour objectif de trouver du travail à Athènes. En chemin, qu’elle fait à pied, elle rencontre plusieurs personnes. Et toutes sont unanimes ; pour acquérir gloire, argent et reconnaissance, le meilleur moyen est de remporter cette toute nouvelle course hautement symboliquement, dont le peuple grec a déjà perçu l’essence mythique : le marathon. Sans se poser plus de questions, elle se précipite au petit village de Marathon, confiante dans ses capacités, elle qui « aimait la course de fond » quand elle était petite.

« Je peux terminer le marathon en trois heures, peut-être même moins »

C’est avec des tripes en béton armé et une gouaille impressionnante qu’elle s’attire le regard des curieux. Les journaux de l’époque font état de cette femme, grande, blonde, fine, avec de grands yeux, ridée et « faisant plus que son âge ». Elle s’agite dans tout le village, fanfaronnant, vantant ses capacités, et assure qu’elle peut terminer la fameuse épreuve, et mieux encore, y devancer les hommes. Les journalistes s’intéressent à l’histoire de cette femme qui veut participer à une course d’hommes. Et elle le leur rend bien. Parmi ses déclarations : « Je peux terminer le marathon en trois heures, peut-être même moins », « Je me suis vue en rêve, portant un tablier d’or et avec des amandes dorées plein les mains… », « La veille de la course, je ne mangerai pas. Combien de nuits j’ai erré sans nourriture et mon enfant dans les bras, je peux tenir ». Même le maire de Marathon en vient à apprécier cette femme, à qui il offre gîte et couvert.

Pas de dossard, pas de bénédiction, adieu les rêves de gloire

Jusqu’ici tout va bien. Mais l’administration vient fourrer son nez dans cette affaire, lui refusant le droit de participer à la course. Il faut dire que les conditions pour y participer sont particulièrement nébuleuses et ouvertes. Les meilleurs athlètes grecs sont généralement des soldats choisis par leur supérieur et les autres sont désignés par leur comité national respectif. De fait, les officiels grecs refusent de donner un dossard à une femme. S’ensuit une scène cocasse et reprise par tous les observateurs : Stamata Revithi est présente avec l’ensemble des participants du marathon, le matin du départ, à l’église pour recevoir la bénédiction du prêtre local. Ce dernier la lui refuse au prétexte qu’elle n’est pas une « athlète officielle ». L’opiniâtreté de la grande blonde en prend un coup et elle laisse finalement partir la vingtaine de participants masculins, avec en échange la promesse que sera organisée la semaine suivante une course réservée aux femmes. Plusieurs Américaines présentes sur place se sont également montrées intéressées par l’épreuve, qui n’aura finalement jamais lieu…

5h30 en faisant les boutiques

Le lendemain de l’épreuve masculine, Stamata Revithi décide enfin de prendre la route, avec ou sans accréditation officielle. Elle fait signer à plusieurs personnalités du village de Marathon une déclaration indiquant qu’elle part à 8 heures du matin. A 13h30, elle se pointe comme une fleur à l’entrée du stade panathénaïque, avec sa note en poche, mais s’en voit refuser l’accès. Elle fait un esclandre, menace d’harceler le responsable du comité olympique grec et part comme une princesse, la tête haute, indiquant « j’aurais pu aller beaucoup plus vite, mais je me suis arrêté dans des échoppes sur la route ». C’est ici que les annales perdent la trace de Stamata Revithi, première femme à courir le marathon. Il faudra attendre 1967 pour qu’une femme prenne officiellement part à un marathon, à Boston, et 1984 pour qu’il soit admis aux Jeux Olympiques. Ou 47 années après la mort du baron Pierre de Coubertin et de son délicat : « le rôle de la femme (doit) reste(r) ce qu’il a toujours été : elle est avant tout la compagne de l’homme et la future mère de famille ».