Monsieur Jogging

4 Avr, 2017 | Personnage

Auteur : Alexandre Pedro
Photos: DR

Si l’homme court depuis qu’il tient sur ses deux jambes, le jogging est une pratique récente dont un drôle de personnage va planter la première graine dans les années 50, en Nouvelle-Zélande. Son nom? Arthur Lydiard, ancien rugbyman un peu enrobé, cordonnier de son état et entraîneur légendaire. Voici l’histoire de celui qui a sorti la course à pied des stades pour la mettre au service de tous ceux décidés à “jogger” pour se sentir bien dans leur corps et dans leur tête.

Bill Bowerman peine à reprendre son souffle. Il se demande s’il en a encore un, d’ailleurs. Il n’est pourtant pas si vieux. À peine la cinquantaine, certes avec les inévitables poignées d’amour qui vont avec, mais il n’a rien d’un grabataire, pense-t-il. Alors pourquoi son cœur bat si fort, si vite et ne demande qu’à exploser? Pourquoi tant de souffrance? Nous sommes en janvier 1962 et Bill Bowerman récupère tout juste du premier footing de sa vie. Il aurait dû détester, jurer de ne jamais recommencer. D’ailleurs, il l’a bien pensé quand il tentait de gravir cette foutue colline, surtout quand ce septuagénaire s’est porté à sa hauteur d’une foulée légère pour s’assurer qu’il n’allait pas défaillir. Il a pesté alors contre ce petit déjeuner trop copieux, cette vie trop sédentaire, lui « qui marchait 50 mètres les meilleurs jours ». Il a regretté d’avoir dit oui à l’invitation de ce drôle de type, mi-entraîneur, mi-cordonnier, et un peu gourou aussi. Tout ça parce qu’il a donné à la Nouvelle-Zélande ses deux premières médailles d’or en moins d’une heure de temps lors des Jeux de Rome quelques mois plus tôt. Mais mû par la curiosité et l’intuition qu’une découverte majeure l’attendait s’il sacrifiait une grasse matinée ce dimanche-là, Bill Bowerman –entraîneur d’athlétisme à succès de l’université de l’Oregon et futur cofondateur de Nike– a accepté l’invitation d’Arthur Lydiard à venir courir quelques miles à Cornwall Park, parmi les moutons, au pied de la colline One Tree Hill et sa vue imprenable sur Auckland. Quand il retrouve son confrère américain, Lydiard l’enfonce encore un peu et lui révèle qu’il a été déposé par un certain Andy Stedman, 74 ans, rescapé de trois accidents cardiaques et converti à la course à pied depuis moins d’un an. Le malheureux lance alors à Lydiard: « Je suis un coach d’athlétisme réputé et je suis incapable de suivre ce type qui manque de mourir trois fois. À partir de maintenant, il faut que je m’entraîne à courir. »  Lydiard le prend au mot. Pendant les trois semaines du séjour néo-zélandais de Bowerman, il l’emmène courir tous les matins en pleine nature à un rythme lent mais régulier. Les kilomètres augmentent à chaque sortie pour arriver à 32 le dernier jour. De retour aux États-Unis, délesté de cinq kilos, Bill Bowerman éprouve un sentiment de bien-être inédit. Avec le zèle du converti, il diffuse la bonne parole. « En Nouvelle-Zélande, les jeunes courent, les femmes courent et les vieux courent. Pourquoi ça ne serait pas pareil chez nous? »  se demande-il lors d’une interview donnée au journal local de sa ville d’Eugene. Avec Bowerman comme prophète, le jogging s’apprête à conquérir les États-Unis et, par ricochet, le monde.

Troisième ligne et réformé de guerre

Comment Arthur Lydiard, ancien rugbyman, cordonnier de métier et livreur de lait pour arrondir ses fins de mois, est-t-il devenu le père d’une révolution sportive, sanitaire et culturelle qui fédère aujourd’hui des centaines de millions de personnes dans le monde? Pour point de départ, il y a ce besoin d’un homme de 27 ans de reprendre son corps en main et de refuser l’inéluctable prise de poids qui accompagne les années. Arthur Lydiard, né en 1917, a toujours été sportif. Enfin, il pensait l’être. Le jeune homme s’essaye à la boxe, roule un peu à vélo, mais difficile d’échapper à l’appel du rugby quand on est né à quelques hectomètres de l’Eden Park, l’antre des All Blacks. Troisième ligne de petite taille mais dur au mal, il recule au poste de trois-quarts avec son équipe de l’Eden Club, et remporte même le championnat local d’Auckland. S’il n’a jamais percé au plus haut niveau dans son sport de cœur, il doit peut-être au rugby d’être encore en vie. En 1939, pendant la mi-temps d’un match qu’il dispute, tombe la nouvelle de l’entrée en guerre de la Nouvelle-Zélande. Quelques semaines plus tard, il laisse une épaule après un placage appuyé. Une blessure qui l’empêche de tenir correctement une arme et le dispense de servir sous les drapeaux. Six ans plus tard, Arthur Lydiard constatera que la moitié de ses coéquipiers et amis ne sont pas revenus du front. Mais la vie n’a pas fait que des cadeaux à celui qui est déjà marié et père de famille à 26 ans. Le sien est d’ailleurs connu pour avoir l’alcool mauvais et la main lourde. « Lui échapper était sans le savoir une introduction pour moi à l’entraînement à la course à pied », avoue-t-il dans son autobiographie. Et quand ce père haï déserte le domicile conjugal au milieu des années 30, Lydiard doit arrêter l’école pour turbiner dans une usine à lait, malgré un carnet de notes honorable. À 16 ans, il entre dans une fabrique de chaussures par l’intermédiaire de sa tante avant de devenir contremaître dans l’usine Zenith où opère déjà son frère cadet. Un poste et un savoir-faire qu’il va savoir exploiter par la suite pour fabriquer de ses mains les chaussures de course de ses athlètes.

« Mes poumons et ma gorge me donnaient l’impression de brûler de l’intérieur, j’avais la sensation d’avoir des jambes en caoutchouc. Je pensais être en forme grâce au rugby, mais je me mettais le doigt dans l’œil »
Arthur Lydiard après son premier footing

Mais Lydiard n’est pas encore un entraîneur, encore moins un coureur. S’il trottine à l’occasion au club de Lyndale, il s’agit surtout pour lui de préparer sa saison de rugby. L’entraînement n’a rien d’intensif: « On traînait une ou deux fois par semaine sur la piste pour courir un mile (1,60 kilomètre, ndlr), effectuer quelques sprints. Après une quinzaine de minutes, on était déjà sous la douche avant de rentrer descendre une bouteille de stout (bière brune, ndlr) à la maison, fiers de nous. » Entre alors dans sa vie, en 1943, Jack Dolan. Président du club de Lyndale, il affiche quelques années de plus que lui au compteur mais présente une silhouette de jeune homme. Ce qui n’est pas vraiment le cas de Lydiard. Un jour, Dolan invite le néo retraité du rugby à l’accompagner pour courir quelques miles. Cinq pour être précis –environ huit kilomètres– qui vont changer sa vie. Comme Bowerman presque 20 ans plus tard, Lydiard termine cette sortie à l’agonie, le palpitant prêt à exploser. « Mes poumons et ma gorge me donnaient l’impression de brûler de l’intérieur, j’avais la sensation d’avoir des jambes en caoutchouc. Je pensais être en forme grâce au rugby, mais il m’a prouvé à quel point je me mettais le doigt dans l’œil. » Lydiard entrevoit la révélation à travers cette souffrance. « Pour la première fois, je me suis posé la question de ma forme physique: “Si je suis dans cet état à 27 ans, dans quel état serai-je à 47?“ » Il décide alors de reprendre son corps en main. Et Arthur Lydiard n’est pas du genre à entreprendre les choses à moitié.

Deux fois et demi Londres-Auckland en courant

Le Néo-Zélandais débute alors une quête de neuf ans sur les routes escarpées du parc régional de Waitakere Ranges, au nord-ouest d’Auckland. Dans ce cadre idyllique bordé par la mer de Tasman, il s’inflige des sorties toujours plus longues, plus dures. Jusqu’à affoler le compteur kilométrique. En 1981, il donne dans un entretien pour la revue Spiridon un aperçu de son mode de vie de l’époque: « Je courais deux fois par jour, et il m’arrivait de faire un marathon avant le petit déjeuner. Cela signifiait se lever à 4h pour se farcir un gros bol de porridge, une livre de steak et quelques œufs. » Un petit déjeuner pantagruélique mais nécessaire quand on parcourt jusqu’à 400 kilomètres par semaine. Au total, il sillonne à la force de ses mollets près de 48 000 bornes en neuf ans, soit deux fois et demi la distance entre Auckland et Londres. Mais Lydiard ne conçoit pas la course à pied comme une réponse masochiste à une vie antérieure trop sédentaire. Il affine son programme en fonction de la réaction de son corps. Ainsi, il observe que celui-ci fatigue et ne progresse plus au-delà d’un volume de 160 kilomètres par semaine. « Il fallait coûte que coûte que je sache combien de kilomètres je pouvais parcourir à l’entraînement tout en continuant à m’améliorer. » À l’âge où certains arrêtent leur carrière sportive, lui en débute une nouvelle. En 1953, il devient, à 36 ans, champion de Nouvelle-Zélande du marathon, avant de renouveler sa performance deux ans plus tard et de représenter entre-temps son pays lors des Jeux du Commonwealth.

 « Je courais deux fois par jour, et il m’arrivait de faire un marathon avant le petit déjeuner. Cela signifiait se lever à 4h du matin pour se farcir un gros bol de porridge, une livre de steak et quelques œufs »
Arthur Lydiard, l’inventeur du footing

Mais l’homme ne chasse pas les titres et les records. Par pur empirisme et avec lui-même comme cobaye, Lydiard cherche à jeter les bases de sa méthode d’entraînement. À l’époque, la majorité des techniciens ne jure que par les courses à intervalles de forte intensité, méthode qui a permis au Britannique Roger Bannister de devenir le premier homme à franchir un mile sous la barre des quatre minutes. Celle du grand Emil Zatopek, aussi. Par les courses répétées, il s’agit de travailler l’anaérobie des fondeurs et demi-fondeurs, c’est-à-dire leur capacité à courir le plus longtemps et vite possible avec très peu d’oxygène, voire pas du tout. Lydiard prétend n’avoir été influencé que par un livre, celui du Britannique F.W. Webster publié dans les années 30. Ce dernier avance qu’un grand nombre d’athlètes disposent de la vitesse suffisante pour courir un mile en quatre minutes, mais que la plupart d’entre eux n’ont pas l’endurance nécessaire pour la maintenir dans la durée. Lydiard a observé les fondeurs autour de lui à Auckland, il les a vus enchaîner les tours de piste à haute intensité jusqu’à s’écrouler. À rebours de ce courant alors majoritaire, il comprend que la vitesse sans la condition physique ne sert à rien. Le coureur doit d’abord se construire « une caisse », travailler sa résistance – l’aérobie – et bouffer des kilomètres à un rythme régulier mais soutenu, et pour cela, il faut le sortir du stade, de la monotonie des tours de piste.

“Il insupportait l’establishment”

Au milieu des années 50, le destin met sur les routes d’entraînement d’Arthur Lydiard une bande de jeune gens – qui deviendront plus tard les Arthur’s Boys –, appelés à le propulser comme l’un des plus grands coachs de l’histoire de l’athlétisme. En 1952, un de ses jeunes voisins lui demande s’il peut se joindre à lui. Murray Halberg a 19 ans et une carrière de rugbyman écourtée derrière lui, la faute à une blessure qui a rendu son bras gauche partiellement invalide. Halberg écoute, observe et apprend de celui qui tient autant du mentor que de l’entraîneur. « J’ai rapidement su qu’Arthur était le genre d’homme que l’on suivait et écoutait naturellement. Il était un leader, vante Halberg. Il parlait et agissait comme tel. Ma première impression fut celle d’un type qui n’irait pas par quatre chemins. Il parlait de façon sensée, sans théorie superflue… Je sais aujourd’hui que si je ne l’avais pas rencontré, je n’aurais eu aucune chance, même minime, d’arriver où je suis maintenant. » Huit ans plus tard, Murray Halberg devient champion olympique du 5 000 mètres aux Jeux de Rome. Ce 2 septembre 1960, il manque d’apporter la première médaille d’or olympique de l’histoire de son pays, mais un certain Peter Snell va le devancer de 50 minutes, l’épreuve du 800 mètres étant programmée avant… « C’est incroyable quand on y repense, je suis passé en quatre ans de troisième de ma course au lycée à champion olympique », exagère à peine Snell, dont la première sortie avec son coach est encore présente dans son esprit. « Je me souviens que j’étais sur l’avenue Hendon, vraiment pas très loin de chez moi. Mes jambes ne me portaient plus, même pour marcher, j’étais allongé contre une barrière… » Pas traumatisé pour autant, le futur recordman du monde du mile et du 800 mètres met de côté le rugby, le tennis et même le cricket – où il présentait aussi quelques prédispositions –, pour se consacrer à la course à pied.

De la lecture de Webster, Lydiard a retenu les principes, mais développe une méthode d’entraînement différente, plus personnelle: « Webster connaissait mieux la course à pied que n’importe qui, mais il avait un défaut: il n’entraînait pas assez dur ses coureurs », ose-t-il critiquer. Il astreint ainsi Snell à de très longues sorties dans le parc régional de Waitakere Ranges. « Tout le monde pensait qu’il fallait être fou pour demander à un spécialiste du 800 mètres de courir des marathons à l’entraînement ! Et pourtant, ce sont bien vos capacités aérobies, et non anaérobies, qui déterminent vos performances, théorise-t-il. De tous ceux qui parviennent à avoir les mêmes capacités anaérobies, seul l’emportera celui qui bénéficiera de la plus grande consommation d’oxygène. » Et pour y parvenir, il faut s’astreindre à courir le plus possible en équilibre d’oxygène. Les entraîneurs en place se gaussent à propos de ce gourou et de ses disciples des collines. Malgré cinq champions qualifiés pour les Jeux de Rome, Lydiard n’intègre pas la délégation kiwi et son salaire de contremaître ne lui permet pas de payer le voyage. Un journal d’Auckland lance alors une souscription pour financer son séjour. Même ses athlètes mettent au pot, sans lui dire. Dans la capitale italienne, coach Lydiard séjourne dans une pension à près de cinq kilomètres du village olympique où il n’a pas le droit de cité. Pas grave, il effectue deux fois par jour l’aller-retour en courant et demande à Halberg, Snell et Barry Magee (médaillé en bronze sur le marathon) de l’attendre à la sortie du village pour un entraînement dans les rues de Rome. Peu versé sur l’histoire, il note dans son carnet de bord être passé devant le… « Parthénon ». Arrive alors cette journée du 2 septembre où en un après-midi, Arthur Lydiard change à jamais de dimension avec les titres de Snell et Halberg. À son retour en Nouvelle-Zélande, il retrouve pourtant son usine de chaussures et son statut d’entraîneur bénévole. Dans sa grande majorité, le milieu de l’athlétisme local le perçoit comme un imposteur dont la chance a été de tomber sur des coureurs d’exception. « Même si mes athlètes remportaient dix médailles à chacun des Jeux olympiques, ces entraîneurs continueraient à prétendre que j’ai tort », ironisait-il dans les colonnes de Spiridon. À ses détracteurs, il répond par un mépris assumé, à en croire Dick Quax, vice-champion olympique du 5 000 mètres en 1972. « Il détestait l’establishment. C’était un cordonnier du mont Albert qui disait qu’il avait tout gagné dans son coin avec ses méthodes, et montrait que les leurs ne valaient rien. »

Lion’s Club et chefs d’entreprise en surpoids

Mais ses résultats, son caractère entier et son discours attirent aussi la curiosité. On veut voir et entendre l’homme qui a donné au pays ses deux premiers titres olympiques. Lydiard enchaîne les conférences « où il explique à des anciens rugbymen et des chefs d’entreprise à quel point ils sont en mauvaise santé et mènent une vie trop sédentaire, resitue Barry Magee. Arthur sortait toujours la même phrase:Vous passez plus de temps dans vos voitures que dans vos corps.“ »  La formule frappe les esprits. À la sortie d’une conférence donnée au Lion’s Club de Tamaki, Lydiard est apostrophé par « trois PDG obèses récemment rescapés d’alertes cardiaques », selon ses mots. L’un d’eux demande s’il serait bien raisonnable pour lui de se mettre à la course à pied. Son médecin de famille lui a recommandé un maximum de repos. Lydiard préconise aux trois hommes de consulter un bon cardiologue, « car les généralistes ne connaissent pas grand-chose au sport et à ses effets ». Puis d’ajouter : « Et dites à ce cardiologue que vous avez envie de sortir, de marcher, de courir, bref, de vous remuer plutôt que de rester assis à attendre la mort ! » Les trois chefs d’entreprise suivent ses conseils et obtiennent l’accord d’un cardiologue. Le long du front de mer d’Auckland, ils commencent à trotter de façon prudente, d’un pylône électrique à l’autre. Puis ils poussent jusqu’au pylône suivant et parcourent un premier mile. Après quelques mois, les voilà capables de courir la distance en moins de sept minutes. Leurs amis s’étonnent de leur perte de poids, se demandent s’ils suivent un régime ou s’ils sont tombés malades. Certains décident de les imiter.

« En Nouvelle-Zélande, les jeunes courent, les femmes courent et les vieux courent. Pourquoi ça ne serait pas pareil chez nous ? »
 Bill Bowerman, cofondateur de Nike, à son retour d’un séjour chez Arthur Lydiard.

Arthur Lydiard observe l’expérience et ses répercussions avec intérêt quand il retrouve par hasard une vieille connaissance, Colin Kay, comme voisin d’avion, en 1961. Ancien sportif accompli, Kay accuse désormais quelques kilos en trop, Lydiard lui raconte l’histoire du trio du Lion’s club et ne manque pas de le convertir à sa nouvelle cause. De fil en aiguille va naître l’idée de monter le premier groupe de « joggers ». La maison de Kay (futur maire d’Auckland) sert de point de ralliement, un cardiologue (le docteur Reynolds) encadre l’aspect médical, alors que Lydiard distille ses conseils aux bizuts avant de les guider pour leur premier jogging. En préambule, il leur rappelle qu’il ne s’agit « pas d’être compétitif » ni de faire la course, au « risque de souffrir et ne pas avoir envie de recommencer ». L’Auckland Joggers Club est né. Ses premiers membres forment un groupe bigarré. Personne ne porte vraiment de tenue de sports, certains ignorent l’existence du short et galopent avec des chaussures de tennis. D’autres ne tiennent pas 400 mètres avant de ressentir un terrible point de côté, mais ils sont très peu à renoncer. Les coureurs du dimanche deviennent ceux du lundi, du mardi, du mercredi, etc. Cornwall Park, au pied de la fameuse colline One Tree Hill, devient le lieu de rassemblement de ce groupe qui grandit toutes les semaines. Arthur Lydiard comprend qu’un grand mouvement est en marche: « Tout cela a pris par le bouche-à-oreille. Les gens voyaient leurs amis perdre du poids, être plus épanouis, et voulaient les imiter. Ils les rejoignaient le dimanche suivant. » Imagine-t-il alors que le phénomène puisse devenir mondial lorsqu’il invite Bill Bowerman –qu’il a croisé à Rome– et son équipe de demi-fond de l’université de l’Oregon à venir se mesurer à ses protégés, au début de l’année 1962 ? Même en Nouvelle-Zélande, les joggers sont encore perçus comme des personnes étranges quand ils s’aventurent hors de Cornwall Park. Un disciple de Lydiard est ainsi embarqué par la police alors qu’il s’entraînait à côté d’une base navale. Son ami et biographe, Garth Gilmour, doit expliquer à deux policiers pourquoi il est en train de courir à 2h du matin. « Je n’ai pas l’air d’un vagabond », leur lance-t-il. À moitié convaincus, les deux policiers continueront à le suivre sur plusieurs kilomètres.

« Train, don’t strain » 

Bill Bowerman ne tarde pas à planter les premiers germes du jogging aux États-Unis. Le 3 février 1963, le futur coach du légendaire Steve Prefontaine réunit une douzaine de curieux pour un footing. Avec comme point départ, la piste d’Eugene. Quinze jours plus tard, ils sont déjà une cinquantaine. « À la fin du mois, la piste était couverte de personnes avec leurs vêtements du quotidien. Des femmes au foyer, des professeurs, des enfants et même quelques personnes âgées », décrit Bowerman. Le phénomène intrigue, le magazine Life envoie même un photographe sur place. Et quand l’Américain rend son invitation quelques mois plus tard à son confrère néo-zélandais, la vague du jogging déferle déjà sur l’Oregon. Lydiard reçoit un accueil de rock star sur la piste d’Eugene: « Un dimanche, j’ai découvert 3 000 personnes en tenue de course qui étaient là pour m’écouter. » Des grappes de coureurs fleurissent un peu partout dans le pays, Bowerman s’inquiète même de voir des sédentaires s’y mettre du jour au lendemain sans la moindre préparation. Dans son petit livre Jogging paru en 1967, il reprend à son compte la maxime de Lydiard « Train, don’t strain »  – « Entraînez-vous, ne vous mettez pas la pression. » Ce qui donne chez l’Américain: « Ne cherchez pas la compétition, construisez-vous peu à peu, prenez du plaisir, et ça sera bon pour votre corps. » Republié à plusieurs reprises, Jogging s’est écoulé à 1,5 million d’exemplaires dans le monde et est devenu l’évangile de la doctrine d’Arthur Lydiard.

Alors qu’il est reconnu comme le père du jogging et qu’il entraîne une génération de Kiwis qui domine le demi-fond mondial dans les années 60, Lydiard souffre toujours d’un certain manque de considération chez lui, où il jongle encore avec son activité de cordonnier. « Il rêvait de monter un camp d’entraînement au nord d’Auckland, le long de la côte, au milieu des dunes, où il aurait pu enseigner ce qu’il avait appris à Snell, Halberg et les autres. Mais ça ne s’est jamais fait », déplore Garth Gilmour, l’homme avec lequel il va coécrire une dizaine de publications sur ses secrets d’entraînement. Alors, quand des fédérations étrangères lui offrent les moyens de ses ambitions – et accessoirement de gagner sa vie avec son savoir –, Lydiard prend son baluchon: Mexique, Venezuela, Danemark et Finlande, où il n’est pas étranger à la réussite d’un certain Lasse Viren, quadruple champion olympique du 5 000 et 10 000 mètres dans les années 70. « Le monde était à ses pieds et il n’avait pas les moyens d’être sentimental avec un pays qui était le seul à ne rien lui offrir », glisse Gilmour. Il faut dire que l’homme possède son caractère –« Ma méthode ne s’adresse pas aux idiots », répétait-il– et l’assurance cassante de celui qui a réussi par lui-même. Il se brouillera même un temps avec Snell qui cherchait un peu trop à tuer le père à son goût, mais qui contribuera malgré tout à ce que son ancien mentor soit décoré de l’Ordre de Nouvelle-Zélande, en 1990. Entre-temps, il aura vu le jogging être récupéré par les marchands du temple. « L’explosion des années 70 est le fait d’hommes d’affaires américains qui ont réalisé qu’ils pourraient vendre ainsi des millions de paires de chaussures », constatait celui dont les paires confectionnées pour ses athlètes deviendront une source d’inspiration pour Bowerman et sa fameuse semelle « moule à gaufres »  à l’origine de la success-story de Nike. Arthur Lydiard n’est jamais devenu millionnaire et a continué à arpenter le monde pour tenir des conférences où il répétait à ses auditeurs de prendre leur vie et leur corps en main. Le 11 décembre 2004, de retour d’une réunion dans une librairie texane, il décède dans sa chambre d’hôtel en regardant la télé. À 87 ans, Arthur Lydiard a arrêté de courir, mais le monde a continué sans lui.

Tous propos recueillis par AP et tirés de Arthur Lydiard: Master Coach de Garth Gilmour.

Cet article est issu du numéro 1 de The Running Heroes Society. Le numéro 2 est sorti ce jeudi 30 mars, vous pouvez donc courir l’acheter en kiosque, ou retrouver ici toutes les offres d’abonnement.