Le tapis volant de Didier

23 Mar, 2017 | Personnage, Récit

Auteur : Alexandre Doskov  

C’est l’histoire d’un ancien jouisseur, qui a terminé quasiment détruit sur un tapis de course. Pendant 24 heures, sans s’arrêter ou presque, Didier a cavalé par pur plaisir du défi, avant de s’offrir un joli séjour à l’hôpital. Presque deux ans après sa folle chevauchée, il fait le bilan.

Tout est parti de cette simple ligne sur un cv : « Passion – course à pied » Didier, Strasbourgeois de 45 ans à la tête d’une entreprise de négoce de matériel électronique, fait passer l’entretien d’embauche, et est lui même est un accro, « un mordu, un bon taré » comme il se définit lui-même. Sans surprise, la discussion dérive sur le sujet et le candidat face à lui a le malheur de mentionner des records de course sur tapis. Didier se souvient : « Il avait échoué à battre un record de 12 heures d’affilé sur tapis. Je me suis dit que je pouvais courir 24 heures. » Pourtant, Didier vient de loin. Gros fêtard et fumant « un paquet de clopes par jour » il y a encore cinq ans, il a tout envoyé balader en mai 2012 après avoir participé pour rire à une course locale. « Ça a été une révélation, je me faisais dépasser par des petits vieux, j’étais à la ramasse totale, j’ai décidé de me prendre en main. » Adieu la vie de noceur, il se met à courir tous les jours, tout le temps, beaucoup, et se lance dans l’ultra-trail. Cinquante, cent kilomètres, en montagne, dans le désert, au bout du monde, Didier est de toutes les aventures. Mais ces 24 heures de course sur tapis, pour son entourage, c’est la folie de trop.

De la destruction

Lui y croit dur comme fer, et met en place un algorithme avec une universitaire spécialisée pour préparer son exploit : « Elle me disait de courir à telle vitesse pendant tant de temps. Mais même elle voulait faire d’abord 12 heures, parce que 24 heures pour elle c’était de la destruction pure. Jusqu’à 12h, c’est de la course à pieds. Après, c’est de la mort lente. » Le jour J, le 17 mai 2015, Didier est prêt. Nous sommes au beau milieu des Courses de Strasbourg, et le stand où il va courir a été placé juste à côté du parcours. « Il y avait beaucoup de passage, près de 14 000 coureurs, c’était sympa. L’organisation des Courses nous a laissé faire ça donc ça faisait une attraction et vice-versa. » Un huissier est là pour tout contrôler, et Didier a lui même demandé et payé de sa poche pour subir un contrôle antidopage avant et après sa journée de course. « Je ne voulais aucune contestation. Si tu te charges un peu, si tu te dopes, tu peux le faire sans problèmes. C’est sur que si tu prends des antalgiques, des antidouleurs, plus des trucs pour ne pas dormir… »

Comme après un séisme

Didier démarre, franchit le cap des 12 heures sans trop de difficultés, puis s’écroule une heure plus tard, foudroyé. « J’étais out pendant trois quarts d’heure, HS, couché, vert, à vomir, ça sortait par tous les cotés. Et tout doucement, je me suis remis en route, mais c’était un enfer. Il y avait beaucoup de gens qui regardaient. » Ça sera sa seule pause, et à la fin des 24 heures, assommé par l’effort, Didier tient enfin sa performance. Il a couru 236 km sur son tapis. Problème, dès le lendemain, il sent que quelque chose cloche : « Je semblais avoir bien récupéré, mais je n’avais ni soif ni envie d’uriner, ce qui n’est pas normal. » Il file chez le médecin, qui l’envoie illico-presto à l’hôpital où il passera une semaine. À cause de l’effort, ses muscles sous-alimentés avaient commencé à s’auto-consumer pour trouver de l’énergie. Son taux de déchets dans le sang est surhumain, proche de celui d’une personne ayant eu la jambe écrasée sous un tremblement de terre pendant deux jours, et ses reins pas loin d’être bons pour la poubelle. « Ça les a moins fait marrer. Grâce aux perfusions, j’ai repris huit kilos. » Aujourd’hui, Didier ne peut presque plus courir à cause d’un genou dont il a usé tout le cartilage, mais a un plan B : « faire du vélo. » En espérant que personne ne le mette un jour au défi de pédaler 24 heures sur un vélo d’appartement.