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Le marathon le plus long

27 Mar, 2017 | Personnage, Récit

Auteur : Jean-Romain Blanc  

Considéré comme le père du marathon au Japon, mais également ex-recordman mondial du 25 miles, Shizo Kanakuri a surtout couru les 42,195 km réglementaires en… 54 ans, 8 mois, 6 jours, 5 heures, 32 minutes et 20,3 secondes.

« L’histoire ne retient que les gagnants ». L’auteur de la citation aura du mal à être authentifié avec certitude mais le message est limpide; en témoigne, qui se souvient de celui qui termine au pied du podium quand Usain Bolt s’envole dans le « Nid d’oiseau » pékinois, un soir d’août 2008 ? Plus franco-français, aurait-on eu droit à autant de pistes d’athlétisme nommées en hommage à Alain Mimoun s’il n’avait été champion olympique du marathon ? Et pour rester dans la discipline reine, difficile d’oublier l’Éthiopien Abebe Bikila, qui termine le marathon des Jeux de 1960 en vainqueur… et pieds nus.

L’Histoire a beau être parfois un peu garce, il lui arrive de retenir aussi les individus qui ont atteint le statut de personnages et certains records, aussi négatifs soient-ils. Ainsi, Elle a retenu le temps de 54 ans, 8 mois, 6 jours, 5 heures, 32 minutes et 20,3 secondes comme – sans doute – le plus long marathon jamais enregistré. Un Japonais nommé Shizo Kanakuri détient ce record informel depuis 1967, date à laquelle il a terminé son marathon, débuté en… 1912, lors des Jeux Olympiques de Stockholm.

Samurai, judo et Strogoff

À 21 ans, Shizo Kanakuri est alors un étudiant à l’école normale supérieure de Tokyo, qui détient le record du monde du 25 miles (distance à peu près égale au marathon) en près de 2h30. Ses temps restent alors plutôt confidentiels, confinés au Japon encore peu ouvert malgré les volontés mondialistes de l’Empereur Meiji, en place depuis 1867. De fait, Kanakuri serait certainement resté inconnu si une invitation n’avait pas été faite au Japon pour qu’il envoie des participants à une épreuve en quête de renouveau et d’internationalisme : les Jeux Olympiques, et plus particulièrement ceux de 1912 à Stockholm.

Dans un Japon de l’époque encore fortement marqué par les quelque cinq siècles d’une politique d’isolement (« sakoku »), le sport en tant que pratique ludique et compétitive ne fait pas partie des priorités du gouvernement. Tout pouvoir est délégué à un certain Jigoro Kano – aujourd’hui célèbre pour être « le père du judo moderne » – afin de trouver des athlètes, les entraîner et les envoyer en Suède, tout ça sans débourser un yen. Le sensei se rabat sur deux étudiants, deux coureurs : le sprinter Yahiko Mishima et donc Shizo Kanakuri. Ils resteront dans l’histoire pour avoir été les deux premiers participants japonais des JO. La suite tient davantage de la littérature et de Michel Strogoff puisque la délégation japonaise doit prendre un bateau puis le mythique transsibérien pendant près de dix-huit jours pour atteindre Stockholm. Durant cette période, les entraînements sont réduits à la portion congrue : un footing autour de la gare pendant les arrêts et c’est tout.

Au délice du mobilier suédois

L’arrivée en Suède s’accompagne de menus désagréments. Le soleil ne se couche presque jamais en cette période de l’année et les Japonais qui n’y sont pas habitués dorment mal et ressentent une fatigue intense. Il semblerait également que la nourriture puis la maladie aient encore affaibli le Philippidès nippon. Quoiqu’il en soit, en ce 14 juillet, ils sont 69 à prendre le départ du marathon de Sollentuna. Les conditions climatiques particulièrement difficiles – le thermomètre affichant un sévère 30 degrés – transforment la course en hécatombe : seulement la moitié des participants atteint la ligne d’arrivée, alors que le coureur portugais Francisco Lazaro décèdera même le lendemain d’hyperthermie, sa température ayant dépassé les 42 degrés. Shizo Kanakuri n’est pas épargné. Aux alentours du 30e kilomètres, il trouve refuge au bord du parcours, dans la maison d’une famille suédoise. A bout de force, il s’allonge. Il ne se réveillera que le lendemain matin.

Mu par un sens de l’honneur qui tiendrait presque du cliché pour un Japonais, Shizo Kanakuri n’ose pas aller signifier son abandon au comité olympique. Il rentre discrètement au Japon, le moral dans les chaussettes, sa honte sur le dos et le déshonneur en bandoulière. En conséquence, les officiels suédois ne peuvent pas inscrire le temps du participant ni le déclarer comme forfait. La seule solution qui reste est celle d’accoler le terme « Disparu » (« Försvunnen » en suédois) au nom de Shizo Kanakuri.

Malgré cette mésaventure, Shizo Kanakuri rebondira aussi lestement qu’une belle foulée. Il participe aux Jeux Olympiques d’Antwerp en 1920 – qu’il termine à une honorable seizième place – puis à ceux de 1924, à Paris – abandon. À cause de la Première Guerre Mondiale, il rate sûrement ses meilleures chances de médaille mondiale mais reste un athlète de haut niveau, avant de raccrocher.

Une paternité assumée

Rien de plus ne serait arrivé si en 1967, une émission télé suédoise ne s’était mise à la recherche de celui devenu le « marathonien disparu ». Retrouvé, Kanakuri est invité en Suède pour les 55 ans des JO de 1912; il accepte, intrigué. Sur place, on lui propose de « terminer » la course entamée plus d’un demi-siècle plus tôt. A 75 ans, le vénérable Japonais s’y prête avec joie, trottinant dans le dernier virage avant de sprinter dans la dernière ligne droite. Son temps est officiellement annoncé – « 54 ans, 8 mois, 6 jours, 5 heures, 32 minutes et 20,3 secondes » – et lui déclare : « C’était un long voyage. En cours de route, je me suis marié, et j’ai eu six enfants et dix petits-enfants ».

Par la suite, l’Histoire lui rendra finalement grâce : pour son implication dans la création de marathons et son aura sur l’archipel nippon, il se verra attribuer le titre honorifique de « maître de la course au pied au Japon ». Loin d’une sinécure pour un athlète qui a bouclé un marathon avec une moyenne de 0,00009 kilomètre par heure.