L’armée de Ma, un récit patriarcal

16 Juil, 2017 | Récit

Auteur : Jean-Romain Blanc  

Il y a vingt-quatre ans, des paysannes chinoises, emmenées par l’entraîneur Ma Junren ont conquis le demi-fond mondial, dans un climat de suspicion général.

Alors que retentit la cloche annonçant le dernier tour du 3 000 mètres, trois Chinoises s’envolent et conquièrent le podium des championnats du monde. On est en 1993 et dans Gottlieb Daimler Stadion de Stuttgart, les spectateurs ne peuvent s’empêcher de lever un sourcil circonspect. Qu Yunxia, Zhang Linli et Zhang Lirong étaient jusque-là trois inconnues, des paysannes nées dans les dernières années du règne de Mao. Le public allemand sera même franchement perplexe quand deux autres membres de l’Empire du milieu, Liu Dong et Wang Junxia, s’adjugeront les 1 500 et 10 000 mètres quelques jours plus tard. A l’origine de cette fabuleuse génération spontanée du demi-fond chinois, il y a un homme : Ma Junren.

Pour ses performances, lui et ses élèves sont surnommés « L’armée de Ma ». Dans les idéogrammes chinois, il y a même un peu plus que la simple « armée », 馬家軍 signifiant littéralement « l’armée de la famille de Ma ». Il y a là-dedans toute la recette du succès : un zeste d’autorité, une discipline de fer et une notion aigüe de confiance et d’appartenance à un groupe.

Records du monde à la pelle

Dans l’œil des observateurs extérieurs, le spectacle de Stuttgart a semé quelques doutes – provoquant même les sifflets du public lors de la remise des médailles – mais que dire de la performance de Wang Junxia lors des championnats nationaux chinois deux mois plus tard, toujours en 1993 ? Auréolée de son titre mondial, elle domine la course et devient la première femme à compléter les 10 000 mètres en moins de 30 minutes (29’31s), améliorant ainsi le précédent record du monde d’Ingrid Kristiansen de plus de 40 secondes. Lors de ces mêmes compétitions nationales de la fin d’année 1993, six records du monde sont battus sur les distances de 1 500, 3 000 et 10 000 mètres, consacrant Ma Junren comme l’entraîneur phare du moment.

Les méthodes de Ma sont disséquées et révèlent tout le paradoxe d’une Chine qui se cherche entre archaïsme et modernité. Comme pour une cueillette de framboises, il y a d’abord la sélection, on repère les jeunes athlètes les plus prometteurs pour les former en champion. Par exemple, Wang Junxia court depuis qu’elle a 5 ans. Ensuite, et c’est là que le terme armée prend tout son sens, un entraînement drastique est mis en place. Les jeunes femmes courent 240 kilomètres par semaine, sous le fouet et les coups de leur entraîneur. Gare à celle qui ne tient pas le rythme. A titre de comparaison, les seuls athlètes qui parviennent à tenir une telle cadence d’entraînement sont les marathoniens éthiopiens Kenenisa Bekele ou Haile Grebreselassie.

Spoliation et champignon chenille

Le renforcement physique et mental est également au programme. Par temps chaud, les jeunes femmes accumulent les couches de vêtement pour durcir l’entraînement, et par temps froid elles sortent en petite tenue. Pour pouvoir absorber ces kilomètres, Ma Junren possède quelques secrets. Quand les accusations de dopage commencent à tomber comme des anathèmes, le placide Chinois répond : « sang de tortue et champignon chenille ». Si le premier de ces ingrédients peut faire sourire en Occident, le deuxième est connu comme un puissant aphrodisiaque, utilisé de longue date dans la médecine traditionnel chinoise et tibétaine.

Malgré le champignon chenille, la lune de miel ne dure pas puisque dès 1995, certaines Chinoises, dont Wang, décident de faire sécession et de se séparer unilatéralement de Ma Junren, brisant la première règle de la famille Ma : solidarité et fidélité. Elles mettent en cause ses méthodes brutales et son accaparement des primes. Argent, Mercedes… tous les à-côtés du succès terminent dans l’escarcelle de l’entraîneur, qui indique « faire ça pour le bien de (ses) athlètes ». Ces dissidentes, dont plusieurs gardent des séquelles de ses entraînements coriaces, collaborent avec le journaliste Zhao Yu, qui publiera en 1997 Enquête sur l’armée de Ma. Le bouquin sera largement censuré et ne comportera des accusations de dopage qu’en filigrane.

Une fin de course en eau de boudin

Ce n’est qu’à l’approche des années 2000 et du développement de la lutte anti-dopage que les athlètes chinoises commenceront à se révéler positives à différents tests, l’EPO notamment est détecté chez quelques-unes d’entre elles. Après une nouvelle génération spontanée en 1997, qualifiée d’Armée de Ma II, moins douée, la lutte contre le dopage devient une priorité de la fédération internationale. Ainsi, 6 des 7 athlètes coachées par Ma pour les Jeux Olympiques de Sydney, en 2000, sont recalées. Et la septième n’attendra qu’un an supplémentaire pour être prise à son tour par la patrouille. Peu après le camouflet, en 2004, Ma Junren se retire du monde de l’athlétisme et hérite d’un titre pompeux : adjoint aux sports de la province de Liaoning, au nord-est de Pékin. Aujourd’hui âgé de plus de 70 ans, il pratique l’élevage de dogues, plus fidèles et moins susceptibles d’étaler des secrets dans les journaux.

L’armée de Ma soulève l’épineux problème de la reconnaissance mondiale d’un pays par le biais du sport. Longtemps, les méthodes de Ma ont été passées sous silence au nom du sacro-saint patriotisme. En témoigne les mots employés par les athlètes après leur sécession de 1995 : « Nous sommes des êtres humains, pas des animaux, écrivent elles. Pendant de nombreuses années, il (Ma Junren) nous a forcées à prendre de grandes quantités de produits interdits. C’est vrai. Nous sommes également inquiètes d’entacher la gloire de notre pays et de minimiser la valeur de nos médailles d’or qu’il nous a été si difficile de gagner. » Cette lettre, dont l’authenticité est toujours portée à débat, a été censurée jusqu’en 2016, parce qu’elle accuse clairement Ma Junren de dopage, méthode qu’il a toujours nié utiliser.

La propension des entraîneurs chinois à l’autorité et à l’usage de produits interlopes a toujours fait l’objet de débats. Dans les années 1980, la Chine a mis en place un système de repérage et d’entraînement des jeunes sportifs encore en vigueur aujourd’hui. Ce processus quasi-industriel, couplé au besoin de rayonnement mondial de la Chine, provoque nécessairement des excès. L’armée de Ma a engendré une méfiance telle que lorsque des athlètes chinois battent des records du monde ou remportent des médailles d’or « imprévues », un soupçon de dopage plane immédiatement au-dessus de leur tête.