Klapisch : « La course révèle quelque chose d’intérieur sur l’individu »

11 Mai, 2017 | Personnage

Propos recueillis par : Maxime Brigand

S’il a quitté les pistes à la sortie de l’adolescence, Cédric Klapisch reste encore aujourd’hui un passionné de la course, notamment du 100 m qu’il résume à « un fantasme ». À quelques jours du festival de Cannes et alors qu’il est actuellement en pleine promotion de son prochain film Ce qui nous lie, le réalisateur renfile les pointes. Entretien.

Vous avez grandi à Paris dans les années 1960. Vous vous rappelez de votre première course ?
Pas forcément de la première fois, mais je pense que ça a commencé en sixième, quand j’avais onze ans. Je m’étais inscrit pour faire de l’athlétisme au PUC – Paris Université Club – et je pense que les premières fois où j’ai couru, c’était là. Je me souviens qu’assez rapidement, je n’avais pas beaucoup aimé les courses de fond parce que je n’étais pas vraiment à l’aise et que j’étais meilleur en sprint.

Qu’est-ce que vous ressentiez quand vous faisiez du sprint ?
Au début, je ne sais pas trop, je voyais simplement que j’étais doué pour ça. Mais, vers la fin, quand je me suis arrêté vers mes dix-huit ans, je ressentais cette notion d’envol. Quand on court un 100 m, on décolle, il y a une vraie sensation de détachement par rapport au sol. C’est une sensation très agréable et je pense que c’était quelque chose de très addictif pour moi. On peut comparer ça à de la drogue.

Certaines figures vous fascinaient à l’époque ?
À l’époque, il n’y avait pas encore eu Carl Lewis, etc. Au moment où je me suis arrêté, je pense que c’était la période de Ben Johnson. On va dire qu’il n’y avait pas de grandes stars.

Vous avez souvent expliqué avoir arrêté l’athlétisme parce que ce n’était pas super drôle. Pourquoi ?
Tout simplement parce qu’après, je n’ai fait que des sports collectifs et je me suis rendu compte que le hand-ball, le volley, le basket, allaient plus vers la notion de plaisir. On va avec des potes faire quelque chose là où, à l’athlétisme, on est avant tout seul face à ses records, ses performances. C’est très différent comme motivation.

Mais aller vers l’athlétisme, c’était aussi pour faire quelque chose que les autres jeunes ne faisaient pas forcément, non ?
Je ne me suis pas posé la question, mais je pense que c’est venu parce que j’avais vu les Jeux olympiques à la télé. En petit garçon de dix ans qui voyait ça en rêvant, ça m’a donné envie. Justement, je pense que j’étais assez compétitif dans mon esprit, donc ça m’a poussé à y aller. J’aimais aussi bien le côté généraliste de l’athlétisme. En m’entraînant, je voyais ensuite que j’étais plutôt bon en natation, au basket ou au foot parce que je courais vite. C’était assez agréable de faire mon truc dans mon coin et de pouvoir ensuite m’en servir dans tous les autres sports.

On a aussi l’impression qu’une personne comme Carl Lewis a pas mal bousculé votre rapport à la performance. C’est le cas ?
Carl Lewis, c’est venu vraiment plus tard. Il y a des gens très marquants comme Usain Bolt aussi, qui emportent le truc parce que ce sont des vrais héros. À la fois, il y a la dimension grand champion de Carl Lewis, mais ils ont, en plus, une personnalité ultra attachante. C’est toujours génial de voir ce mélange entre le très haut niveau de performance et un mental très charismatique comme Mohamed Ali pouvait aussi avoir. Non seulement il boxait bien, mais il parlait bien aussi, il y a un côté leader qui est très fort dans le sport.

 

C’est quelque chose que vous avez pu retrouver avec Renaud Lavillenie quand vous avez travaillé avec lui (Cédric Klapisch a réalisé deux documentaires avec le Français – L’élévation, en 2014, et Jusqu’au bout du haut, en 2016 – ndlr) ?
Complètement, parce qu’il a vraiment un truc particulier. Il est très centré sur lui au moment de la performance et il est très ouvert vers les autres ensuite à tous les autres moments. C’est assez charmant et c’est ce qui m’a plu avec Renaud.

C’est difficile de faire un film sur le sport ?
Oui, parce que souvent, ça se passe dans un environnement qui n’est pas photographique. On avait parlé de ça avec le réalisateur qui a fait le documentaire sur Teddy Riner (Yann L’Hénoret, ndlr). Que ce soit un dojo, en judo, ou un ring de boxe, c’est plus joli à photographier. C’est pour ça que beaucoup de films utilisent la boxe d’ailleurs, c’est plus facilement visuel. Quand vous êtes dans un environnement comme un stade d’athlétisme, à filmer, il faut vraiment choisir ses angles et c’est moins directement épuré.

Il y a des films sur la course qui vous ont marqué ?
Pas vraiment parce que ça n’existe pas vraiment… Pour filmer le sport, je pense qu’il faut bien tomber. Quand il y a eu le film sur Zidane – Zidane, un portrait du XXIe siècle –, qui était un film très artistique, finalement, le résultat n’est pas super bon, car le match filmé n’était pas très excitant. Ce n’était pas le meilleur match de Zidane. Il y a cette notion où il faut être présent le bon jour. C’est compliqué. Quand on parle de foot, par exemple, Les Yeux dans les Bleus est un film plus intéressant que le portrait de Zidane parce que les réalisateurs sont là à un moment X qui est ultra marquant pour les Français. Le film devient intéressant par rapport à la période choisie. Les moments marquants, c’est les événements marquants.

L’imprévisible vous fascine aussi dans le sport.
C’est là où le sport devient une métaphore de la vie en fait. La vie est imprévisible, le sport aussi. Je l’ai vécu avec Renaud. C’était écrit qu’il allait être médaille d’or à Rio et un Brésilien, sorti de nulle part, débarque. C’est l’histoire du sport : il y a toujours des surprises. Ça aurait pu être un coup de vent, ça aurait pu être autre chose d’aléatoire, mais il y a effectivement cette rencontre entre la qualité du sportif et une journée particulière qui fait partie de la dureté du sport.

En quoi un 100 m vous fait davantage vibrer ?
Je n’ai pratiquement jamais raté une finale de 100 m des JO. Il y a des fois où vous êtes obligés de vous lever à 4 h du matin pour regarder dix secondes et il y a quelque chose d’un peu absurde dans cette démarche. Ça m’est arrivé deux ou trois fois de me réveiller comme ça au milieu de la nuit et il y a quelque chose, pour moi, qui est toujours assez enivrant. Le mot correspond à la fois à ce que je ressentais quand moi je courais, avec la notion d’ivresse, mais aussi à ce que je ressens aujourd’hui quand je regarde une course. Je ne sais pas pourquoi, ça touche peut-être au fantasme de l’homme qui court le plus vite du monde. Il y aussi le spectacle qui entre en jeu. Je sais qu’une course définit quelqu’un. Je l’ai souvent vu chez les acteurs. Par exemple, quand je fais un casting et que je sais que le personnage doit courir dans le film, je le fais courir au casting. Pour moi, c’est révélateur de qui il est. Il y a des gens impossibles à filmer en course (rires). La course révèle quelque chose d’intérieur sur l’individu. Quand je fais courir les gens au casting, je prends finalement souvent celui qui court le mieux. Tout simplement car il y a quelque chose qui échappe à la personne quand elle court. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai souvent filmé Romain Duris en train de courir. Il court très bien.

Pourtant, le sport est rarement présent dans vos films.
Parce que c’est difficile à fictionnaliser. Pour moi, l’intérêt du sport, c’est souvent le live finalement. Une finale de 100 m, un match de foot… rien ne remplace l’instant T. Alors, le recréer, parce que la fiction est de la recréation, est presque impossible.

 

Faire un film, c’est comme un sport ?
Forcément, parce qu’il y a une notion de performance, une notion de résistance aussi… Comme je le disais tout à l’heure, pour moi le sport est une vraie métaphore de la vie et je pense que c’est pour ça que plein de gens font du sport. Il faut accompagner sa vie de sport, pas seulement pour être bien portant. Il y a quelque chose comme ça : à côté de sa vie, hors sport, on retrouve certains éléments du sport comme l’endurance, la ténacité, la volonté… Il y a des choses qui ressemblent à la vie, mais qui ne sont pas la vie. Faire du sport, c’est finalement mettre en image la vie.

Est-ce qu’on se prépare physiquement à un festival comme Cannes ?
Le festival de Cannes, c’est juste un truc stressant. Après, moi, je n’ai jamais présenté un film à Cannes, donc quand j’y vais, c’est assez cool.

Mais vous continuez à courir quand même aujourd’hui ?
C’est un de mes problèmes personnels (rires). Depuis quatre ans, je ne fais pas beaucoup de sport, donc je me contente d’exercices d’assouplissement et d’un peu de muscu. Il faut que je m’y mette, que je revienne sur le chemin du sport.

Justement, après Renaud Lavillenie, il y a des sportifs que vous rêvez de suivre ?
Au final, maintenant, je pense que j’aimerais bien filmer du foot. Quand j’étais au lycée, j’avais développé une espèce de snobisme anti-foot, mais aujourd’hui je le suis de plus en plus, notamment le PSG. Ce que j’aime beaucoup, c’est que c’est un série télé. Pour moi, Verratti, c’est un héros d’une série. J’adore voir évoluer des mecs de match en match. On s’attache à ces personnages et je pense que c’est ce qui fait partie du goût du foot. Il y a une sorte de feuilleton. Là, on s’apprête à voir la fin du championnat de France et on veut savoir la fin. C’est aussi là que la notion collective devient intéressante.

Plus que dans la course où l’on parle souvent plus d’individualisme.
Oui, même s’il y a quelques héros individuels dans le foot comme Ibrahimović ou Cristiano Ronaldo que je n’aime pas (rires). Finalement, je préfère le brio personnel de quelqu’un de moins bon. En athlétisme, je juge avant tout à la course. Christophe Lemaitre a une belle course. Je peux adorer quelqu’un pour la qualité de la course, son côté esthétique. J’adore les artistes, comme dans le foot. Ce qui me plaît, c’est le côté esthétique et acrobatique du sport.

Comme quand vous pratiquiez vous aussi la perche ?
Je faisais perche et sprint en effet. La course est l’élément central du saut à la perche. C’est pas très dangereux, mais ça fait peur. Il y a comme un truc où tu dois courir vite pour t’élever du sol. C’est une notion de courage qui m’avait poussé à pratiquer la perche. Je savais qu’à l’entraînement, j’allais pouvoir atténuer ma peur, comme quand j’ai fait un peu d’escalade plus tard. Au début, j’avais ultra le vertige et j’ai été heureux de pouvoir m’en débarrasser. Tout ça, c’est grâce au sport.