Jules et Boughéra, stars sacrifiées sur l’autel de l’amateurisme

4 Juil, 2017 | Récit

Auteur : Jean-Romain Blanc et Charles Alf Lafon

Les deux Français, favoris pour l’or aux JO de Los Angeles en 1932, furent, parmi d’autres, radiés à vie, victime d’une obsession des dirigeants de l’athlétisme mondial : préserver la piste de l’influence néfaste de l’argent.

Après les Jeux Olympiques de 1904 à Saint-Louis, tronqués par l’absence notable de bon nombre de nations européennes, c’est une Amérique ravagée par le krach boursier de 1929 que retrouve l’olympisme en 1932 ; près de quinze millions d’Américains sont à la recherche d’un emploi. Les JO de Los Angeles, diversion dans un pays pas encore redressé par le New Deal, se voient en plus amputés de deux athlètes de premier rang à quelques encablures de l’ouverture. Les Français Jules Ladoumègue et Boughéra El Ouafi, respectivement second du 1500m (et détenteur du record du monde) et vainqueur du marathon quatre ans plus tôt, ont été radiés à vie. Leur tort ? Avoir voulu vivre de leur sport.

De l’usine et du jardin aux JO

Les destins du Girondin et de l’Algérien se ressemblent étrangement: tous deux d’origine modeste, ouvriers (jardinier pour l’un, décolleteur chez Renault pour l’autre), ils arrivent à l’athlétisme par hasard, repérés pour leurs capacités hors norme. Jules se spécialisent sur des distances allant du 1 000m au 2 000m, alors que Boughéra s’attaque au marathon. Leurs performances leur permettent de se qualifier pour les Jeux Olympiques de 1928, à Amsterdam. La gloire, et le début de la fin.

28 ans avant Alain Mimoun, Boughéra El Ouafi

Aligné et favori sur 1500 m, Ladoumègue décroche l’argent, battu dans les dernières mètres par le Finlandais Harri Larva. Contre toute attente, dans une épreuve reine promise à un Japonais ou un Finlandais, voir un Américain, El Ouafi s’impose. L’événement, d’autant plus historique qu’El Ouafi vient d’une colonie française, ne touche pas le principal intéressé, qui rentre directement aux vestiaires, pendant que son premier poursuivant se lance dans un tour d’honneur.

L’American Dream

Le néo-champion olympique n’est pas préparé à cette reconnaissance soudaine, et ses tentations. A l’époque, les fédérations sportives campent sur le socle des textes fondateurs des Jeux Olympiques pour imposer l’amateurisme ; quelque avantage en nature ou en espèce reçu pour une activité sportive est ainsi proscrit. El Ouafi ne résiste pas longtemps. Quelques mois plus tard, il remporte le prix de 4 000 $ promis au vainqueur d’une course opposant au Madison Square Garden gloires contemporaines ou plus anciennes du marathon. Puis il répond aux sollicitations d’un patron de cirque américain pour une tournée de six mois de  spectacles aux États-Unis, où il court contre hommes et animaux. À son retour en France en 1930, le Comité national olympique et la Fédération française d’athlétisme l’excluent pour professionnalisme.

Ladoumègue à la conquête du monde

De son côté, Jules Ladoumègue veut laver l’affront de sa défaite. Il se lance dans une grande tournée de records du monde. D’abord le 1500m, où il est le premier à passer sous les 3’50″ (3’49″2), puis le 1000m (2’23″6),  et lors de l’été 1931 et les records du 2000m (5’21″8), du 2000m yards, du ¾ de miles. Le 4 octobre, il s’attaque à la distance reine de l’époque, le mile, dont le record est détenu par son modèle, le Finlandais Paavo Nurmi. Ladoumègue passe la ligne d’arrivée en 4’09″2, soit 1″2 de mieux que son idole. Son dernier haut fait, avant d’être rattrapé lui aussi par la patrouille.

Jules Ladoumègue

Ce n’est finalement que depuis les années 1980 que l’IAAF reconnaît les athlètes payés pour pratiquer leur sport. Elle met fin à des années de pratiques désuètes, se vantant d’une pureté olympique qui n’a pas lieu d’être : dès l’Antiquité, les meilleurs sportifs pouvaient toucher des primes en cas de succès ; les gladiateurs pouvaient acheter leur liberté ; Dioclès, meilleur conducteur de char de l’Empire romain, avait accumulé tellement d’argent après ses victoires qu’on dit de lui qu’il prêtait de l’argent à Rome quand l’empereur le lui en demandait.

Des statues et la misère

El Ouafi, Ladoumègue et Nurmi tentèrent par la suite de vivre leur vie comme athlète professionnel, pour des fortunes diverses. Ce dernier s’arrêta deux ans plus tard. À la tête de jolis gains et soutenu par son pays, il se lança alors dans l’immobilier et bâtit une véritable fortune. Porteur de la flamme aux JO d’Helsinki en 1952, il mourut en 1977 ; un homme national lui est rendu, et des statuts sont érigées en son honneur.

Si la France s’offusqua dans les grandes largeurs de son bannissement, Ladoumègue s’en tira moins bien, tentant vainement d’améliorer ses records amateurs. Mais le ressort était cassé. « Jamais il ne devait guérir de cette profonde déchirure qui demeura jusqu’à sa mort, comme une plaie ouverte » écrivit le journaliste Robert Parienté. « La pensée qui m’obsédait le plus, disait Ladoumègue, concerne la trop courte longévité d’un athlète. Un chanteur, un musicien, un écrivain remplissent leur existence toute entière grâce au don que le ciel leur a accordé. Les athlètes sont comme des chiens, ils ne vivent pas assez longtemps. »

« Les athlètes sont comme des chiens, ils ne vivent pas assez longtemps. »

El Ouafi en est l’exemple même. « J’ai été ballot d’accepter de traverser l’Atlantique […] mais je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que ça représentait pour moi, un manœuvre des usines Renault, d’aller en Amérique ! J’ai accepté, tiens ! Tous mes frais étaient payés. C’est beau, vous savez, l’Amérique. […] Au Chilien qui a été derrière moi à Amsterdam, son président a donné une villa. Le mien m’a disqualifié ! J’ai mis les quelques sous que je possédais dans un fonds de commerce, un café. Mais je suis un balourd, mon associé m’a escroqué. » Alors il devient peintre au pistolet aux usines Alsthom, jusqu’à ce qu’il soit renversé par un autobus et se retrouve dans l’incapacité de travailler. Il reviendra finalement dans la lumière en 1956, après la victoire d’Alain Mimoun aux JO de Melbourne, qui l’invite à la réception organisée au Palais de l’Élysée en son honneur. Trois ans plus tard, dans des circonstances troubles, Boughéra El Ouafi meurt assassiné.