Jean Bouin, tombé pour la France

14 Juil, 2017 | Personnage

Auteur : Jean-Romain Blanc

Tombé sous le feu de l’artillerie… française en 1914, le multiple recordman du monde de fond Jean Bouin a connu le destin tragique qui façonne les héros.

En ce 14 juillet, jour de feux d’artifice et de saluts au drapeau, il convient d’avoir une pensée émue pour les soldats morts pour la France. Parmi ces noms d’hommes et ces femmes, il y en est un qui résonne un peu plus que les autres aux oreilles des amateurs de l’Histoire de la course à pied. Ce nom, c’est Jean Bouin. Il fut l’une des premières étoiles de l’athlétisme en France, avant de mourir en 1914 dans les premières heures de la Grande Guerre. Son rapport au drapeau est particulièrement ténu et c’est sûrement ce qui lui vaut d’avoir atteint la postérité dans l’imaginaire collectif français. En plus d’avoir donné à de nombreux stades municipaux.

Avec Joseph Pagnol

Après une enfance à Marseille et une éducation distillée notamment par le père de Marcel Pagnol (oui, oui celui de La gloire de mon père), Jean Bouin connaît son premier contact avec le maillot tricolore lors de l’année 1907. Alors âgé de 19 ans, il participe au Cross des nations, sorte de championnats du monde officieux de cyclo-cross. Le résultat est une anecdotique 13e place et un statut de deuxième français. S’astreignant à un entraînement draconien, à la limite du professionnalisme, le jeune homme progresse à grandes foulées.

Ses résultats lui permettent de rejoindre la délégation française aux JO de Londres, en 1908, où il participe aux séries du 1500 mètres et au relais sur 3 miles. Une sanction après une sortie de nocturne le prive de la finale sur cette dernière épreuve, où le relais français obtient une médaille de bronze. Malgré un quiproquo qui demeure toujours pour savoir s’il mérite cette médaille, son palmarès se remplit et avec sa soif de succès.

30 minutes de course, 4 minutes de film

À partir de 1909 commencent les années fastes du jeune Jean Bouin. Il enchaîne les performances, accumule les records de France sur la piste d’athlétisme de Colombes et noue une relation particulière avec le Cross des nations, qu’il remporte trois fois consécutivement entre 1911 et 1913. Il fait même tomber le record du monde du 10 000 mètres en 30 minutes et 58 secondes, qui tiendra 10 ans, avant que le légendaire Paavo Nurmi ne le foule au pied (même si à l’époque, c’est le record au temps qui est le plus important et pas en distance ; ainsi, on retenait davantage les 9 721 mètres au 30 minutes).

Mais l’événement le plus glorieux de sa courte carrière reste un échec, à la Poulidor. Lors des Jeux Olympiques de 1912, un « Did not finish » sanctionne sa performance sur l’épreuve du cross country, malgré une préparation quasi-scientifique. Et c’est sur 5 000 mètres qu’il fait sensation. Il mène toute la course, imprimant une science du train qui l’a fait roi en France mais subit le retour de l’ultra-favori finlandais Hannes Kolehmainen dans le dernier virage. Résultat, il le talonne d’un mètres sur la ligne et doit se satisfaire de l’argent, une des rares médailles françaises en athlétisme cette année-là.

En 1913, à Stockholm, il bat le record du monde de l’heure avec plus de 19 kilomètres parcourus. Son retour en France est triomphal. Il devient collaborateur du journal sportif La vie au grand air. Il est le protagoniste d’un film de 4 minutes, performance remarquable quand on sait que L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat dure 50 secondes et qu’il a marqué son époque. Bref, c’est la gloire.

Berlin calling

Les déceptions ne durent pas chez cet éternel optimiste. Il envisage même de remporter quatre titres olympiques à Berlin, en 1916. Son activité décroit lors de l’année 1914, dans le climat délétère qui contamine l’Europe cette année-là. Dès la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne, il est incorporé au 141e régiment d’infanterie en tant que soldat de 2e classe. Le futur maréchal Joseph Gallieni lui propose de « rester à l’arrière » pour le préserver mais lui insiste. Il veut aller au front et être incorporé dans une unité combattante.

Le 13 septembre, il commence son service de messager de transmission avec une ardeur que la littérature ne dément pas. En témoigne cette phrase tirée d’une des dernières lettres qu’il écrit : « L’Empire germanique verra bientôt le drapeau français flotter sur Berlin (…) Nous avons hâte d’en finir. »* Le 29 du même mois, dans la purée de pois qui couvre la plaine de Xivray, dans la Meuse, l’artillerie française mélange des coordonnées et bombarde ses propres lignes. Jean Bouin s’élance de la tranchée pour alerter la compagnie voisine et l’inévitable se produit. Il est fauché par un éclat d’obus et tombe au champ d’honneur.

De Jean Bouin, on retiendra donc l’enceinte parisienne du Stade Français et toute une flopée de stades municipaux, un ratio de 182 courses gagnées sur 210 disputées en carrière et une propension fatale à vouloir courir jusque dans les tranchées.