Frère Jean le survivant

21 Fév, 2017 | Personnage

Auteur : Matthieu Le Crom 

Rescapé du génocide au Rwanda, séminariste, naturalisé Français, thésard, Jean-Damascène Habarurema est également athlète de haut niveau, premier tricolore aux championnats d’Europe 2014 de marathon (13e en 2h16’04’’). Rencontre.

« Dans la course à pied, il y a des moments de bonheur, des rencontres, l’idée du dépassement de soi. Mais aussi la souffrance. Souffrir pour se révéler ». 

Vous échappez en 1994 au génocide (l’ONU estime qu’environ 800 000 Rwandais, en majorité tutsis, ont perdu la vie), mais votre père et vos neuf frères et sœurs n’ont pas eu cette chance. Pourtant, vous choisissez d’entrer par la suite au séminaire. Votre foi n’a t-elle jamais vacillé ?
Jean-Damascène Habarurema : Pour moi, avoir la foi c’est se sentir aimé. J’ai grandi avec ça, dans une famille très pieuse, et je le conserve malgré les épreuves. La phrase qui me fait avancer c’est: « Pardonne nos offenses, comme nous pardonnons ». C’est une idée majeure. Il n’y a pas de remise en question de la foi, mais un questionnement constant qui permet d’avancer. La foi, elle, évolue.

Très vite, vous quittez l’Afrique avec l’aide des Frères de Saint-Gabriel. Vous étudiez au séminaire en Inde, en Thaïlande, en Italie, avant d’atterrir à Angers. Quels souvenirs en gardez-vous ?
Les rencontres sont au cœur de ces voyages. La tendresse même, qui fait tomber les barrières. Vous savez, en France l’inconnu fait peur et on ne sait jamais comment réagir face au danger. Faut-il l’éviter ou l’apprivoiser ? Au-delà de la peur – quand on la dépasse – il y a la tendresse. Les rencontres, l’échange, permettent de ne devenir qu’un. C’est vraiment l’émerveillement qui domine : Qui suis-je, moi qui n’ait rien, pour avoir le droit de voyager jusque là ? C’était une grande chance. Je me suis arrêté à Angers en 2003 pour commencer des études de Sciences de l’Éducation. En 2007, j’ai décidé de quitter la Congrégation pour vivre seul, mais pour les gens je suis toujours Frère Jean. Comme le disait Saint-Augustin, « je suis devenu pour moi-même une question ». Devenir français est venu naturellement. Aujourd’hui tout le monde me connaît, je suis Angevin, je ne suis plus un étranger, c’est ma famille. C’est chez moi.

Comment êtes-vous arrivé à la course à pied ?
Toute ma vie j’ai couru. Au Rwanda, je courais pour aller à l’école, mais c’était un plaisir, une source de bien-être, même si je n’ai pas eu de chaussure avant mes 13 ans. Devenir visible malgré la crainte du regard de l’autre. c’est seulement en 2004, en France, que j’ai commencé la compétition. Dès ma première course j’ai tenu tête aux meilleurs, à ma grande surprise. J’ai connu une progression linéaire pendant 10 ans, fidèle à mon club (l’Entente Nord Anjou), grâce au soutien des gens d’ici et de la ville d’Angers. Je cours pour les rencontres. Je cours pour voir ces visages, que je ne verrais pas en restant à Angers. Vous savez, dans la course à pied, il y a des moments de bonheur, des rencontres, l’idée du dépassement de soi. Mais aussi la souffrance. Souffrir pour se révéler.

Vous avez 40 ans, combien de temps pensez-vous encore courir au plus haut niveau ?
L’âge est une question très française. Ici, on est trop souvent dans la catégorisation. Je pense qu’on peut progresser à tout âge. Notre société va de plus en plus vite, il faut suivre le rythme, mais ce n’est pas une question d’âge. Il faut détruire ce qu’on fait passer pour des évidences, toutes les normes. « A cet âge il faut faire… ». Pourquoi ce discours ? La société pose des limites. La performance sportive implique surtout d’être prêt mentalement. Je vous le dis, je suis sûrement plus âgé que sur ma carte d’identité, mais je ne me sens pas vieux.

Peut-on dire alors que vous êtes heureux ?
C’est une très bonne question [long silence]. Ma thèse traîne un peu car c’est une remise en question perpétuelle. L’essentiel, c’est comment moi je progresse. « Faire des connexions », disait Platon. Le temps importe peu. Vous savez, mon bonheur ne dépend pas de moi-même. Je pense que c’est un ensemble, une construction. En fait, je renouvelle ma joie à chaque seconde. Tout le monde croit en quelque chose. Moi, je crois. Au sens littéral. Je me réveille pour rendre grâce au Seigneur. J’essaye de mettre en cohérence mon existence et les talents que Dieu m’a donné. Le matin on se lève avec une raison, sinon on meurt.