Data : la nouvelle drogue du runner

7 Déc, 2016 | Data

Auteur / Stephen des Aulnois
Illustrateur / Guillaume Chauvin

« J’ai commencé
à goûter aux délices enivrants des chiffres. »

Peut-on courir nu en ville ? En dehors d’effrayer les passants et les pigeons, peu de choses pourraient m’empêcher de partir dans le plus simple appareil. Plus j’avance, moins je porte de vêtements et j’envisage le mode minimaliste pour retrouver mon âme de chasseur-cueilleur.
J’aime l’idée de courir simplement, mais si j’ai le malheur d’oublier ma montre de running, j’ai cette vilaine impression d’être vraiment à poil et vulnérable. J’imagine toutes ces belles données s’envoler inutilement dans les airs au lieu d’être captées par mon petit poignet pour être analysées puis publiées sur les réseaux sociaux. Je pense à tous ces chiffres qui me rassurent et me confortent en temps normal sur ma foulée.
Sans ma montre, je m’ennuie, perdu et triste dans l’infinie urbanité.

Au commencement était la donnée et la donnée était Dieu

Au début de ma carrière de runner amateur, je n’en avais pas, j’avais rien d’autre et je partais innocemment sur les chemins du hasard. Puis rapidement l’envie d’en savoir plus sur mes données de course s’est faite sentir. J’ai téléchargé une application de running, j’ai enfilé mon téléphone dans un de ces horribles brassards et j’ai commencé à goûter aux délices enivrants des chiffres.

Le GPS d’un téléphone étant souvent capricieux, il avait tendance à se prendre pour Jackson Pollock quand il redessinait sur une carte la trace de mes sorties. L’application était équipée d’une voix de synthèse qui me parlait dans les oreilles sur un ton monocorde et indifférent. Que mon coeur s’emballe ou non, j’étais à la fois lièvre et tortue. A défaut d’être précise et sérieuse, cette voix féminine de robot me tenait compagnie pendant les longues sorties d’hiver avec ses informations débitées par tronçons de cinq minutes.
On s’en tenait là et c’était déjà pas mal.

Puis le temps s’est écoulé comme les foulées se sont allongées et j’ai progressivement ôté un à un mes accessoires de runner du dimanche : banane, porte-gourde, brassard pour téléphone et tissus inutiles. Mes amis ont eu aussi la brillante mais terrible idée de m’offrir pour mon anniversaire une montre de running – le compagnon ultime du runner devenu sérieux. Elle était simple, précise, endurante. Elle m’amenait enfin dans la zone des coureurs qui maintiennent l’allure et parlent entre eux au kilo.

Lors de mes premières sorties, j’ai pris cette montre pour un accessoire de course indolore qui analysait sans broncher ma foulée et crachait mécaniquement des données. J’étais loin d’imaginer qu’elle cachait en son sein un esprit démoniaque et qu’elle allait progressivement me rendre accro aux datas. data-3

 

« 
« J’essaye de me soigner en regardant plus souvent droit de devant moi que sur le côté.
C’est difficile. »

 Un data-junky de plus sur le bitume

Les données de course, c’est parfait pour connaître ses performances et sa progression mais ça possède aussi un très vilain défaut. C’est addictif. Ça vous accroche le cerveau et ça ne vous lâche plus après. Vous commencez par un premier coup d’oeil sur votre allure en temps réel puis l’envie d’y retourner devient trop forte.
Suis-je à la bonne allure ? Ça dure combien de temps 1 kilomètre ? J’étais à quelle allure déjà ? Ah bon il reste encore 200 mètres ? J’aurais pas ralenti en fait là ? C’est vraiment long mille mètres… Je cours à quelle vitesse ici ? Et là ? Ah ouais ok. Et là ? Cool. Et là ? Et là ? Et là…”.
Quand la donnée est bonne, le cerveau est content. Quand elle décide de vous rappeler à la réalité d’une foulée qui fatigue, l’information devient difficile à encaisser et on se surprend à regarder encore plus souvent sa montre comme si on allait réussir à contrôler ce temps capricieux. Le geste se transforme alors un tic nerveux un peu gênant.

Certains s’en sortent très bien et vivent confortablement avec ; moi j’ose dire que je n’y arrive pas. Je jette systématiquement des coups d’oeil vers ma main gauche quand je cours, ce qui n’apporte strictement rien à la qualité de mon run. Je me raccroche à la donnée comme si elle allait courir à ma place.

Pourtant la data est utile, on pourrait difficilement s’en passer pour progresser ou simplement savoir combien de kilomètres on a déjà parcouru. Mais les chiffres sont si merveilleux qu’on peut aussi devenir esclave de la mesure de soi. Je le suis, j’essaye de me soigner en regardant plus souvent droit de devant moi que sur le côté. C’est difficile.

L’addiction à la donnée est un tabou, personne n’en parle vraiment et elle est bien souvent encouragée par la communauté des runners : publication systématique de ses temps de course sur les réseaux sociaux, applaudissements numériques en cas de record personnel, détails data-pornographiques des séances de fractionnés, emoji cadenas déverrouillé avec ses temps pour devenir une donnée avant d’être un coureur.
Ce geste trahit aussi une souffrance, celle du manque de confiance en soi. Je fixe le temps pour me rassurer, pour rester dans le rail des allures que je me suis imposé. Je suis un runner-junky en quête de la prochaine data qui me mettra bien, sacrifié sur l’autel de Chronos.

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« Puis,
quand la course est finie,
c’est le même rituel. »

Les liaisons dangereuses

Pour me détacher des liens qui me retiennent à ma montre, j’ai commencé par ne plus transférer mes temps dans une application en ligne histoire de garder égoïstement mes données. Quel plaisir exhibitionniste avais-je à déballer ces informations au monde entier ? A-t-on vraiment besoin de participer au concours de la plus grosse data pour mieux courir ? Cette première étape s’est faite du jour au lendemain et je n’ai plus jamais senti le besoin de le refaire en dehors de quelques Instagrams.

Par contre, m’empêcher de la regarder quand je cours est une autre paire de manches qui ne se règle pas facilement, puisque la tentation à portée de regard me poursuit pendant toute la durée du run. J’avoue ma totale impuissance à fixer l’horizon pendant dix kilomètres sans la regarder plusieurs fois.
Puis quand la course est finie, c’est le même rituel. Je regarde avec satisfaction le temps inscrit, j’observe mes splits, je prends un plaisir onanique à contempler ces belles informations. Si les données sont mauvaises, la tentation de les effacer devient pressante. Si un record personnel tombe, c’est l’orgasme. Je m’en sors pas en fait.


La reconquête du runner libre

Comment trouver une porte de sortie quand on prend un tel plaisir dans la donnée ?
Je n’arrive toujours pas à me défaire du lutin maléfique qui s’abrite dans ma main depuis qu’on me l’a offerte. Il me tient par sa fourche et je rêve de devenir le runner libre, sans affaire, sans technologie. J’aimerai sortir et respirer l’air sans penser aux temps, aux allures, aux kilomètres.

Partir à l’aventure sur les routes du running avec les jambes et le coeur où les distances ne sont que des décors et le temps la courbe du soleil. Si vous vous mettez un jour au running, oubliez ces données, vraiment, elles sont dangereuses tant la chaire est faible. Courez contre vous, pas contre la montre. Ne soyez pas esclave de la machine ; reprenez les traces du runner libre.   data