Courir en Crocs, un geste militant

24 Juin, 2017 | Détente

Auteur : Jean-Romain Blanc 

Le running ne doit pas se reposer sur ses lauriers. Il doit profiter des contre-cultures qu’il suscite pour évoluer, et revendiquer son droit à la différence, comme courir en crocs.  

Presque trop populaire, le running a déjà donné lieu à des contre-cultures. Depuis quelques années fleurissent des coureurs « alternatifs ». Parmi ces iconoclastes, il y en a un qui s’est particulièrement fait remarqué pour avoir accompli un semi-marathon équipé de Crocs, ces souliers en plastique qui donnent l’impression d’avoir une méduse accrochée sur le pied. Plus fort, l’Américain de 18 ans a terminé sa course en 1h12m, soit une belle moyenne de 17,7 km/h.

Benjamin Pachev, puisque c’est son nom, vante le confort des souliers en plastique, leur prix modique, leur résistance et la sensation de « marcher pieds nus ». Mais le bonhomme n’est pas un jusqu’au-boutiste ; il court avec des chaussettes – quitte à se donner un look à faire pâlir de jalousie un Néerlandais à Sainte-Maxime. Chauvinisme oblige, il convient de noter qu’un Français répondant au nom de Jean-Louis Valderrama est vu depuis plusieurs années, Crocs au pied, sur les courses de France et de Navarre.

Leggings et lanceurs d’alerte

Sans être révélateurs d’un raz-de-marée de la Crocs sur l’univers du running, ces évènements doivent permettre un changement des mentalités. Toutes proportions gardées, Jean-Louis et Benjamin sont des lanceurs d’alerte. Le monde du running ne doit pas s’adresser qu’à des jeunes cadres dynamiques, courant en leggings, équipés de cardiofréquencemètre et écoutant les billets de Nicole Ferroni sur France Inter.

Un monde régi par la toute-puissance de la pensée unique engendre des factions, souvent discrètes, parfois secrètes, où subsiste le libre-arbitre. Au niveau du running, ces groupuscules prennent de plus en plus de place. On ne parle pas ici des gens qui trouvent que leur foulée est « trop courte » ou leurs genoux « trop rapprochés ». Il est question de phénomènes étranges, bizarres, déviants, révélateurs des révolutions plus profondes, plus novatrices qui, comme des plaques tectoniques, agissent sous terre pour finalement modifier la surface.

Les pionniers de la conquête de l’Ouest

Il y a ceux qui privilégient les instruments de la pensée unique, comme le tapis de course, pour parodier l’objet et faire réfléchir à son utilité. Ainsi, Chris Solarz a couru pendant 12 heures sur un tapis de course, jusqu’à l’obtention d’un record du monde avec 124 kilomètres parcourus. En bon pionnier, le bonhomme est également connu pour avoir relié les 468 stations du métro new-yorkais en moins de 24 heures.

Les objets du quotidien offrent autant de possibilités de courir de manière créative. Il existe, déjà, des individus qui ont parcouru des longues distances avec un ballon de football au pied, ou en faisant du Hula Hoop. Il y a aussi les hommes forts, ceux qui ont des choses à prouver et qui courent en portant des charges lourdes, comme des portefaix des Halles au début du XXe siècle.

Sabines, drogues et pieds légers

Parmi les choses à porter, quoi de mieux qu’un être humain ? En Grande-Bretagne, à Dorking, au Sud de Londres, des compétitions voient des hommes s’affronter à la course leur femme sur le dos. Eux rapprochent cela d’une tradition des pays scandinaves, mais la filiation paraît encore plus évidente avec l’épisode légendaire de la fondation de Rome, l’enlèvement des Sabines. Les Romains, cherchant des femmes pour fonder les familles, ont pillé celles des villages environnant.

Il y a bien des façons curieuses de courir mais il y a également des utilités curieuses à la course à pied. Ne revenons pas sur les épisodes traditionnellement acceptés comme ayant donné naissance à la course à pied : les humains courent pour chasser, se battre, se comparer… ; depuis des années les indiens Tarahuramas (dans leur langue Raràmuri – les « hommes aux pieds légers ») sont « recrutés » par les cartels mexicains de la drogue pour leur capacité de vitesse et d’endurance. Les mafieux leur font porter des sacs de drogues de 10 ou 20 kg jusqu’aux Etats-Unis, comptant sur la vitesse pour échapper aux contrôles des douaniers.

Toutes ces façons de courir, encore méconnues, heureusement pour la dernière d’entre elles, sont autant de chances d’évoluer et de progresser, en sortant des sentiers battus. Un parallèle peut être fait avec le Ministry of silly walks des Monty Python, qui révolutionna en son temps la façon de marcher des citoyens. Rappelons-nous qu’il y a soixante ans, on jouait au basket en Converse et que le running était pratiqué par des marginaux. Dans quinze ans, Crocs sera peut-être aux côtés de Nike pour dominer le marché mondial de la chaussure de running.