« Quand je cours, j’ai l’impression d’être un animal de la forêt »

15 Mar, 2017 | Personnage

Propos recueillis par : Gabriel Cnudde  

Ancien triathlète de haut niveau au palmarès bien fourni (double vice-champion d’Europe, deux victoires en Coupe du Monde, vice-champion de France), Cédric Fleureton, athlète du team New Balance, oscille aujourd’hui entre le trail et les rails, en tant que responsable d’équipe de contrôleurs.
Attention au départ. 

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« Quand je cours, j’ai l’impression d’être un animal, comme les autres animaux de la forêt. Moi j’adore courir seul, sans musique. J’ai tous les sens qui se décuplent. Je sens l’odeur de fumier, de champignons, je vais entendre des bruits… » 

Tu as fait tes études à Lyon, sur le campus de la Doua. Comment un étudiant en biologie se retrouve-t-il plongé dans le triathlon au point d’en faire ensuite une carrière ?
J’ai toujours baigné dans le sport. Mes parents étaient déjà très sportifs: mon père est un ancien rameur de haut niveau, ma mère courait beaucoup. Je touchais à tout, je faisais beaucoup de sport – aucun en particulier – mais j’étais très actif. J’ai fait du BMX, du handball, de l’aïkido, du tir à l’arc, même pas mal de gym… J’avais des qualités dans à peu près tout mais dès que ça devenait sérieux, je changeais. J’étais pas trop compétition. Et puis je me suis lié d’amitié avec un camarade qui faisait du triathlon à l’époque. Moi je ne connaissais pas, c’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier. Je me suis donc mis à faire des entraînements avec lui puis j’ai rejoint un club, à Vaulx-en-Velin. Rapidement, j’ai vu que j’avais des qualités. Je n’avais même pas fini mon cursus universitaire que je vivais déjà du triathlon, et j’ai enchaîné directement avec une carrière sportive.

Comment as-tu réussi à articuler cette vie là avec l’autre partie de ta vie, plus « normale » ?
C’est assez simple : il faut beaucoup d’autonomie, une bonne organisation et une femme qui comprenne. Quand tu fais du triathlon de manière professionnelle à très haut niveau, toute la famille t’accompagne, tu n’es pas seul. J’ai presque envie de dire que c’est un travail d’équipe. Ma femme n’a pas travaillé pendant des années pour s’occuper de mes deux garçons. Il faut s’organiser et être sérieux. D’autant plus que j’étais mon propre entraîneur. Je n’ai jamais eu d’attitré. Je me construisais mes journées tout seul. Il faut être assez mature et ne pas être fainéant.

Ça a été dur parfois vis à vis de ta famille, par exemple ?
Forcément, oui. De tout allier de front ça tire de tous les côtés. Mais si je fais un bilan rapide sur l’exercice triathlon, ça s’est plutôt pas mal passé. Beaucoup de gens imaginent que c’est génial d’être triathlète de haut niveau et ils ont en partie raison : je gagnais super bien ma vie, je faisais de beaux voyages. Mais il y a une contrepartie et il faut se la coltiner. J’ai fait ça pendant quinze ans, mais j’étais quand même content d’arrêter.

Entre cet arrêt du triathlon et ton retour en trail, qu’est-ce qu’il s’est passé ?
J’ai arrêté dans l’idée de ne plus retoucher au sport de haut niveau. Je voulais faire un trait sur ma carrière sportive. D’autant plus que ça avait bien marché pour moi: j’ai gagné des titres, j’ai fait une belle carrière. Je suis assez satisfait et fier de ce que j’ai fait donc je n’avais plus rien à me prouver, ni à moi ni à personne. Et puis je n’ai pas besoin de la compétition pour exister. J’ai juste besoin du sport, ça fait partie de mon équilibre, j’en ai besoin pour être bien. Donc je savais que j’allais reprendre un sport pour moi, de mon côté. Et au final, le sport le plus pratique pour moi c’était la course à pied. En très peu de temps tu te défoules rapidement. Et puis moi j’habite les Monts d’Or donc c’est idéal. Quand j’ai pu courir à nouveau, deux ans après la blessure [cheville cassée, ndlr], je l’ai fait pour me faire du bien. J’avais pas envie de remettre un dossard et de retomber dans la dynamique compétition. Et puis encore une fois, le hasard de la vie a fait que je me suis mis au trail. Les copains m’ont un peu forcé la main pour que je prenne une licence pour faire des points pour le club. Puis une course en entraînant une autre… C’est la preuve qu’il ne faut jamais dire jamais.

À cette période là, tu avais déjà un poste à la SNCF, non ?
Oui, bien sûr ! Je suis rentré à la SNCF en 2005. J’étais donc sportif de haut niveau. Le jour où je n’étais plus sportif sur liste ministériel, je suis devenu un cheminot comme les autres, qui bosse à plein temps. Je suis responsable d’équipe de contrôleurs.

Ça devait faire beaucoup de choses à gérer…
Ouais et puis à cette période je me suis séparé de mon ex-femme. Du coup, c’est aussi pour ça que je me suis remis au sport. Ça m’a fait du bien, j’en avais besoin. Mais oui, la reconversion des sportifs c’est hyper difficile. Moi je ne suis pas du genre à faire des dépressions, je suis assez stable et je positive beaucoup mais je comprends la dépression du sportif. Pendant des années t’es à part de la société à vivre des émotions folles, à te prendre des grosses charges d’émotions sur des périodes très courtes et du jour au lendemain tu redeviens quelqu’un de normal. C’est toute une manière de vivre qu’il faut remettre en question. C’est vraiment pas évident.

Avec le trail, tu as semble-t-il trouvé un sport qui te convient plutôt bien. D’autant qu’il y a un rapport à la nature qui doit te plaire, toi qui habite dans les Monts d’Or. C’est grisant la course en milieu naturel ?
Il y a un vrai sentiment de liberté et de communion avec les éléments. Moi en ce moment je cours beaucoup la nuit, à la frontale. Y’a pas un bruit, si ce n’est celui d’une bestiole qui court aussi. Tu passes dans des endroits où personne ne passe. C’est un sentiment à la fois de liberté et aussi de retour. Moi quand je cours, j’ai l’impression d’être un animal, comme les autres animaux de la forêt. Moi j’adore courir seul, sans musique. J’ai tous les sens qui se décuplent. Je sens l’odeur de fumier, de champignons, je vais entendre des bruits… C’est complexe à exprimer mais ça fait énormément de bien. C’est un vrai retour à la simplicité. Quand je cours, j’évite les chemins trop empruntés, je m’isole.

C’est un assez gros contraste avec ce qui se passe dans les grandes villes où on voit de plus en plus de coureurs s’amasser. Tu en penses quoi, toi, de cette démocratisation de la course à pied ?
Chacun court pour aller chercher quelque chose. Beaucoup courent pour la reconnaissance sociale. Moi je cours pour moi. À midi je suis allé au Parc [le Parc de la Tête d’Or, à Lyon, ndlr]. Je remarque que c’est un sport qui s’est énormément féminisé. Avant, 75% des coureurs, c’était des mecs. Et là y’a beaucoup plus de monde en général, mais surtout beaucoup plus de femmes. C’est le sport le plus bénéfique et le plus simple à pratiquer, ça n’a rien d’étonnant. Et puis peu importe la raison pour laquelle c’est devenu populaire, courir reste bénéfique.