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27 Avr, 2017 | Personnage

Auteur : Charles Alf Lafon
Photos: DR

Passé en deux ans de l’anonymat aux lumières des Jeux Olympiques, d’employé de McDonald’s à champion du monde du 800m, l’Américain Boris Berian n’a jamais eu peur de suivre sa passion pour se retrouver où il est le plus à l’aise : en tête. 

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Il pleut sur Rio. En août, le Brésil se fait plus tropical que jamais, humide, moite, et pourtant chaud, si chaud. Tout semble ralenti, pris dans la torpeur de l’instant, alors qu’un orage déchire le ciel et noie les quelques 40 000 spectateurs présents dans les travées un tantinet clairsemées de l’Estádio Olímpico Nilton Santos, résidence habituel du club de football de Botafogo. En ce 15 août 2016, point de ballon rond, ils sont venus voir les meilleurs athlètes du monde s’affronter sur la piste ocre. Ils devront attendre : la finale du 800m masculin vient d’être reportée.

David Rudisha, le tenant du titre et du record du monde kenyan, n’aime pas ce temps. Il n’aime pas la pluie. Elle l’a trop souvent privé d’un succès qui lui tendait les bras. À Berlin, Milan, Zurich, Glasgow, Stockholm. Ce temps le tue. À Rio, tout devait être différent. Pour un autre participant de cette finale, cela ne change pas grand-chose. Boris Berian, l’un des deux Américains présents, a grandi à Colorado Springs, à 100km de Denver et surtout à 1800m d’altitude, au pied de Pikes Peak, célèbre pour ses courses de côté automobile. Il pleut souvent sur Colorado Springs.

« Il ne le laissera plus jamais le battre » 

Comme les bonnes choses, la pluie a pris fin. Après trente minutes d’attente supplémentaires, le départ va pouvoir être donné. Couloir 3, Rudisha. Couloir 7, Berian. Il y a aussi Marcin Lewandowski, Pierre-Ambroise Bosse, meilleur temps des demies, Taoufik Makhloufi, champion olympique sur 1500m, deux autres Kenyans (Kipketer et Rotich), un autre Américain (Murphy). 
Le coup de feu tant attendu les délivre enfin. Kipketer s’envole, possédé, tambour battant. Pas vraiment comme un potentiel vainqueur, plutôt comme un lièvre. Lorsque le peloton se referme à l’approche de la première ligne droite, Rudisha se porte à sa hauteur, semble hésiter à le dépasser, avant de le laisser reprendre quelques centimètres d’avance, satisfait qu’un autre mène l’allure. Derrière eux, Bosse et Berian sont également au coude-à-coude. Le premier 400m se boucle en 49.23. Vite, très vite. 5 centièmes plus rapide que la marque londonienne de 2012, où Rudisha avait établi le record mondial en 1:40.91. Une course restée dans la légende, au cours de laquelle presque tous les participants avaient établi leur record personnel et signé un chrono qui leur aurait assuré la victoire quatre ans auparavant à Beijing.

Et puis Rudisha fait l’extérieur sur Kipketer pour mieux allonger ses longs compas. Chaque mètre gagné est un mètre perdu pour Berian. Inexorablement, l’Américain perd du terrain, alors que ses concurrents le dépasse un par un. Rudisha, impressionnant, conserve son titre, un exploit réalisé par seulement trois autres athlètes auparavant et pour la dernière fois il y a plus de 50 ans. Ironie de l’histoire, l’autre Américain, Clayton Murphy, se glisse sur le podium in extremis à la faveur d’un sprint final fatal à Pierre-Ambroise Bosse. Murphy, un fermier de 21 ans originaire de l’Ohio, qui emmenait ses cochons aux foires agricoles avant de se lancer dans la course. Selon son père, « il est aussi bon vendeur de cochon que coureur », ce qui implique, médaille olympique oblige, qu’il pourrait vendre un porc pour Yom Kippour. Pourtant, l’histoire de Boris Berian n’en est pas moins extraordinaire. Quelque part, elle est aussi liée au cochon. Ou plutôt, au bacon.

Le 15 août 2016, Boris Berian participe à la finale des Jeux Olympiques à Rio de Janeiro.
Le 15 août 2014, Boris Berian fait des burgers dans un McDonalds à Colorado Springs.

« Ce n’était pas si mal de travailler là-bas, explique-t-il aujourd’hui. Je travaillais dans un tout petit restaurant, on n’était que deux ». S’il a de la chance, un ami peut peut-être le déposer. Sinon, il prend son vélo ou marche les cinq kilomètres qui séparent l’appartement — où il dort sur le canapé d’un ami — du petit McDonalds situé dans un Walmart. Il préfère le matin. Le midi, il mange ses propres sandwichs: un hamburger avec un peu de bacon. Puis il rentre, se repose sur le canapé que le lui laisse un ami — « j’aime bien dormir sur un canap, ca me va » —. Il part s’entrainer sur la piste décrépie d’un lycée du coin, tout seul. Rentre et dors. « Je ne faisais vraiment pas grand-chose d’autre. Je gagnais le salaire minimum — sept ou huit dollars et des poussières par heure. Il y avait des jours où je me disais que ca craignait. Je ne voulais pas me lever le matin et devoir gérer des gens impolis, mais je continuais à penser aux Championnats du Monde et à ce que j’avais fait dans le passé, les Championnats d’Etat quand j’étais vraiment excité par la course à pied — je revenais toujours à ce sentiment. »

 « J’aime bien dormir sur un canap » 

Ce sentiment remonte évidemment à l’adolescence, où tout semble plus fort et plus intense. Certains ne s’en sont jamais tout à fait remis. Il y a d’abord un souvenir d’enfance : sa grande soeur Leslie fait de l’athlétisme, il aime la regarder courir. « C’est marrant parce que mes frères et soeurs faisaient beaucoup d’autres sports mais le seul qui m’ait intéressé était la course. C’est la seule chose qui me soit resté dans la tête. Je me disais que peut-être j’essaierais quand je serais plus grand. » À 13 ans, Boris Berian s’essaye à l’amour. L’amour de courir, et la piste. C’est un sprinteur, qui va « plus vite que n’importe qui ». Déjà, il aime être devant. « Je me sens plus à l’aise, analyse-t-il. Je peux courir à mon rythme et juste me concentrer sur moi-même. Au contraire d’être dans la foule, avec tous les autres. »

Lorsqu’il arrive au lycée, la Widefield High School, Berian rejoint l’équipe, augmente la distance et se spécialise dans le 400m. Déjà, il est l’outsider : « J’étais très compétitif, et les types plus vieux avaient la possibilité de faire plus de choses que nous. Ils avaient en quelque sorte de l’autorité sur tous les autres, juste parce qu’ils était plus vieux. Et je me suis dit que je si courrais plus vite qu’eux, ils ne pourraient plus faire ce genre de choses. » Alors Boris court plus vite qu’eux. Malheureusement, la vie s’en mêle. « Boris avait beaucoup de choses qui se passaient dans sa vie » se rappelle diplomatiquement Fred Marjerrison, son entraineur d’alors dans The Orange County Register. A plusieurs reprises, Berian tente de quitter l’équipe. « J’ai perdu ma compétitivité » admet-il aujourd’hui, préférant rester évasif sur ses problèmes personnels. Mais Marjerrison ne le lâche pour autant. « Il me parlait toujours après l’entrainement, et il me disait que je pourrais courir bien plus vite si je concentrais mon esprit là-dessus, si je m’entrainais plus dur. C’est alors devenu quelque chose qui m’intéressait vraiment. Ce n’était plus un hobby. J’ai retrouvé ma mentalité de vainqueur. » Ses deux dernières années de lycée, Boris Berian est invaincu. Coup sur coup, il fait le doublé 400m-800m aux Championnats d’Etat.

Seul ombre au tableau, les notes du jeune athlète ne sont pas à la hauteur de ses temps. Un différentiel qui lui joue des tours au moment d’être recruté par une université. Adams State, une petite fac, en profite pour lui mettre le grappin dessus. Berian ne met pas longtemps à se faire remarquer, s’imposant sur 800m indoor et outdoor dès sa première année. Mais ses difficultés scolaires ne se sont pas envolées. « L’objectif principal là-bas était encore de courir, avant l’école. C’était genre courir, vie sociale et ensuite études. Je ne me suis jamais vraiment concentré sur les études. » Cette impasse provoque des conséquences terribles. Inéligible, Berian ne peut plus courir en compétition. Il disparait des radars. Il tient deux années supplémentaires, avant de prendre une décision. « Je savais que je ne pourrais pas faire suffisamment remonter mes notes. Alors j’ai décidé de d’abandonner l’école et d’essayer de courir par moi-même ».

Le plan, de nouveau, est limpide : retourner à Colorado Springs, dormir chez un ami, s’entrainer tout seul et travailler au McDonald’s pour se faire de l’argent. De quoi inquiéter ses proches. « J’étais certaine qu’il allait regretter d’avoir abandonné l’université, » expliquait Silvia Deen, sa mère, originaire d’Allemagne, au New York Times. « Il voulait courir. Pour une mère, cela ne semble pas atteignable. » D’autres carrières sont évoquées : pompier, officier de police, s’engager dans l’armée comme son père. « Je disais “ouais ok, mais je vais donner sa chance à la course d’abord” ». S’en suivent des burgers au bacon, et des doutes. Jusqu’à un message Facebook. Enfin, deux messages Facebook.

En novembre 2014, après cinq mois à retourner des steaks, Boris Berian reçoit un message Facebook où on lui demande s’il court encore. Venant d’un inconnu, il l’ignore. Dans le deuxième, on lui demande s’il veut rejoindre une équipe. Bingo. « J’étais très excité, c’était l’occasion de faire autre que de m’entrainer moi-même, tout seul. » Son interlocuteur s’appelle Carlos Handler, dont la femme, Brenda Martinez, a gagné la médaille de bronze sur 800m aux Championnats du Monde de Moscou l’année précédente.

 « Il voulait courir. Pour une mère, cela ne semble pas atteignable. »
Silvia, la mère de Boris

La trajectoire Brenda Martinez rappelle en bien des points celle de Boris Berian. Un amour pour la course très tôt affirmé, de bons résultats au lycée, à l’université, et puis plus rien. Rejetée par plusieurs groupes d’entrainement, Martinez prend son destin en destin lorsqu’elle va toquer en 2011 à la porte du Dr Joe Vigil, un entraineur à la retraite connu notamment pour avoir mis Adams State sur la carte du running national et emmené plus d’un athlète aux JO. Vigil, séduit par le caractère et l’abnégation de Martinez, décida alors de lui préparer un programme. Charge à Handler de l’appliquer au jour le jour dans leur maison de Big Bear Lake, une petite ville de Californie connue pour ses stations de ski. Contre toute attente, cette improbable association permit à Martinez de monter sur le podium à Moscou.

« On est old school. On n’a pas de tapis de course aquatiques, pas d’installations sophistiquées, pas de docteurs. Le Dr. Joe Vigil nous aide — voilà ce qu’on a » résumait Handler à Deadspin. Ce qui avait commencé comme une affaire de famille attire bien vite l’attention d’autres coureurs en quête de rédemption et d’altitude. Big Bear Track Club nait alors pour éviter que d’autres coureurs ne passent à travers les mailles du filet comme Brenda. Comme Boris Berian. Vigil, qui a suivi sa carrière à Adams State, le recommande à Handler. Deux messages Facebook et un vol plus tard, Berian s’installe dans les montagnes californiennes. « C’est en quelque sorte comme le Colorado, alors ca allait », retrace-t-il, avant d’enchainer : « Carlos et Brenda m’ont traité en quelque sorte comme leur fils. Ils m’ont donné un toit, de la nourriture, de l’équipement. Ils étaient vraiment très accueillant, et je leur en suis très reconnaissant. »

Appliquée à Boris Berian, la méthode Gros Ours porte ses fruits encore plus rapidement qu’avec Martinez. Si l’objectif est dans un premier temps est de courir le 800m en 1:45 (son record personnel à l’époque : 1:48.89), Berian claque un 1:45.30 dès mai, ce qui lui permet d’être appelé au dernier moment à la New York Diamond League (l’Adidas Grand Prix) où il croise pour la première fois la route de David Rudisha. 1:43.84 plus tard, Berian fait une entrée fracassante sur la scène de l’athlétisme mondial. D’inconnu, il devient vedette. Son histoire d’underdog ravit les Américains ; les sponsors s’en frottent les mains. Non seulement Berian est rapide, il est aussi beau, jeune, tatoué, presque qu’autodidacte, revenu de loin. Le symbole semble presque trop parfait pour être vrai. Nike ne perd pas une seule seconde pour le signer pour le reste de la saison 2015. Sous étendard swoosh, les performances s’enchainent et les récompenses avec : 1:43.34 à Monaco, pour devenir le 5e Américain le plus rapide de tous les temps, et consécration, un premier titre de champion national en 1:47.19.

Après la révélation en 2015, 2016 devait être l’année de l’explosion pour Boris Berian. Elle fut surtout celle de la controverse, à cause d’une bataille digne de David contre Goliath. D’un côté, une multinationale hégémonique riche à milliards. De l’autre, un ancien employé de chez McDonald’s s’entrainant dans les montagnes. Lorsque le contrat de sponsoring de Berian avec Nike expire fin 2015, New Balance, qui soutient le Big Bear Track Club, lui propose un deal de trois ans à 375 000 dollars. Une offre qu’il ne peut refuser. Néanmoins, Nike dispose d’une clause lui permettant de s’aligner, ce que la firme de Portland fait. Mais au contraire de celle de New Balance, l’offre de Nike inclue des réductions en cas de non-performance, comme une coupe de 20% si « Mr Berian n’est pas classé dans les 10 meilleurs mondiaux sur 800m ». Berian refuse de signer sous de telles conditions. Nike affirme avoir voulu s’aligner totalement, mais ne pas avoir été mis totalement au courant des détails de l’offre de New Balance par l’agent de Berian. Toujours est-il que Nike attaque Boris Berian en justice pour rupture de contrat.

L’affaire éclate au grand jour en mars. Berian vient de boucler une solide campagne hivernale en s’imposant aux Championnats du monde en salle, ironiquement, à Portland, fief de Nike. Fidèle à lui-même, il a couru les premiers 200m en 23.92, une stratégie qu’il qualifie de « dingue, folle ». « Tout le monde pensait que j’allais mourir. Je pensais que j’allais mourir ! » Berian tient bon. Auréolé de son titre de champion du monde, il annonce qu’il court sans sponsor chaussure. Une aberration. Un mois plus tard, il balance l’attaque en justice sur Twitter :

Encore une fois, malgré l’adversité, Berian ne flanche pas. Il publie l’offre de New Balance en ligne, recueille les soutiens : anciens athlètes, actuels, avocats, anonymes. Des marques aussi. Brooks et Oiselle déclarent ainsi que des réductions comme celles présentées par Nike comme « standard » ne le sont absolument pas. L’opinion publique prend fait et cause pour son nouveau héros populaire. Qui reste étonnamment calme. « Tous mes proches m’ont aidé à garder la tête hors de cette histoire. Mon agent me rassurait régulièrement également. Cela me permettait de juste me concentrer sur la course. Nike m’a empêché de prendre le départ d’une poignée de courses. Ils ont fait une grosse affaire de quelque chose qui était plus ou moins leur faute. » Conscient qu’il y a bien plus à perdre qu’à gagner, Nike retire sa plainte à quelques jours du procès, et des sélections olympiques américaines. Boris Berian, en New Balance, y gagne le droit de participer à la plus belle des compétitions.

À Rio aussi, Boris Berian portait du New Balance, pour une 8e place au goût mi-figue mi-raisin. « La finale olympique est évidemment quelque chose d’énorme, retrace-t-il aujourd’hui. J’étais très heureux d’y participer, mais j’espérais évidemment aussi faire mieux que huitième. Je revenais d’une blessure, et cela a influé sur ma préparation. » À présent, Berian regarde vers l’avenir, toujours droit devant. Plus précisément, vers Tokyo, hôte des prochains Jeux Olympiques. Selon toute vraisemblance, Rushida sera encore là. Peut-être qu’il pleuvra sur Tokyo.