AR pour l’amour

3 Mai, 2017 | Détente, Récit

Auteur : Ariane Picoche  

Véritables communautés de la transpi, les teams de runners sont le creuset de multiples rencontres. Amour, boire et trotter : la drague en baskets est-elle devenue un sport à part entière ?

Hier, le running se pratiquait plutôt le dimanche, en solitaire. Aujourd’hui, surtout dans les métropoles, il est devenu plus communautaire, à mesure que les marques de sport développent des équipes à leurs couleurs. Plus que des clubs stricto sensu, on parle plutôt de bandes de copains qui font la fête après l’effort, partent en week-end ensemble et partagent leurs photos sur les réseaux sociaux. Âgés en moyenne de 25 à 35 ans, beaucoup d’entre eux sont célibataires et, surtout, la mixité est réelle. Un terrain propice aux rencontres. Stephen des Aulnois, leader des Adidas Runners République le confirme, « ça pécho sévère dans les teams et entre les teams ». Et d’illustrer : « Un coéquipier a lancé un jeu sur notre groupe Facebook : « Taguez un pote qui a déjà pécho quelqu’un dans une boost (sans dire avec qui). All-team autorisées. »… La publication a suscité 224 commentaires ! »

Les codes de la drague en baskets

Courir et bavarder ne sont pas incompatibles, mais la drague se pratique surtout à l’arrêt. L’after run serait la fenêtre de tir parfaite, alcool et fête fluidifiant les échanges. À chaque équipe son QG, à la fois point de ralliement et de rencontre. Pour Grégory, 32 ans, AR Sentier, c’est le MKP : « On arrive après la course et on se change, le bar se transforme en vestiaire. » Camille, jeune recrue des Champs-Élysées, prend elle la direction du O’Sullivans : « Le rendez-vous du mardi est le plus convivial. On se retrouve au pub, on débrief, on boit, on mange. Les liens se tissent rapidement. » L’excuse de la curiosité sportive permet en effet de briser plus facilement la glace.

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Extraits d’un dialogue entendu au MKP :
– Ah ouais, pas facile aujourd’hui. J’étais en phase de récup’ après avoir couru 18 bornes hier, ca tire un peu.
– M’en parle pas, je vais jamais tenir ma prépa marathon.
– Tu vises combien ?
– 3h30, et toi ?
– 3h15, je vais essayer de battre mon RP de Berlin.
– Pas mal !
– Ca te dirait qu’on aille courir un de ces quatre ? Ca pourrait être pas mal pour se motiver.
– Pourquoi pas ?!
– (etc)

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Drague numérique contre drague lactique

Certains coureurs (de jupons), parfois issus d’autres équipes, ne viennent que pour ces afters. Nicolas, la vingtaine, ne s’en cache pas. « La plupart des célibataires de ma génération passent leur temps sur Tinder. Ils ne bougent pas de chez eux et posent des likes à la chaîne. Ils sont souvent lourds et s’étonnent de ne pas baiser. » Lui préfère se sociabiliser et lier l’utile à l’agréable. Un dragueur à la ville le reste en jogging. « Avec l’effort, on a libéré plein d’endorphines. Les filles sont plus ouvertes. Les aborder avec le prétexte du sport, dans un cercle familier qui les rassure, c’est subtil et plus humain. » La discrétion est sa meilleure arme. « Le revers de la médaille, ce sont les rumeurs. Jusqu’ici, je n’ai couché qu’avec des runneuses qui n’étaient pas de mon clan. »

Comme il y a des coureurs épuisés au bout des 5 KM et des adeptes de la sortie longue, l’éventail des possibles romantiques est tout aussi large, des coups d’un soir aux belles histoires, avec parfois bébé inclus. Grégory a rencontré Sandrine à l’issue d’un multirun. Il était de la team Pigalle, elle de Sentier. « Je ne la connaissais pas. J’ai demandé à un copain de me présenter. J’avais trop couru et trop bu. Je lui ai donné mon numéro, mais elle n’était pas sûre de me rappeler… Elle est devenue ma compagne et la mère de mon enfant. » Deux ans d’amour plus tard, ils habitent et courent ensemble – plus pratique. « Je connais aussi des runners qui ont changé d’équipe pour celles de leurs copines parce qu’ils en avaient marre de la rivalité ! »

L’amour des leggings et du poker

Au-delà de l’effet de groupe, les phénomènes chimiques à l’œuvre pendant la course sont des stimulants. D’abord, l’apparence compte. Les tenues moulantes, parfois dénudées, nourrissent les fantasmes contemporains. « Il y a une forme de fétichisme à travers le headband, le legging, les shortys, » analyse Stephen, évoquant un érotisme involontaire. Selon Alix, trentenaire originaire de Lyon, le running va de pair avec un culte du corps : « Courir montre que tu te préoccupes de ton bien-être, mental et physique, que tu en veux, ce qui est séduisant. »

Et puis la confrontation éveille le désir. Pendant les compétitions, les participants peuvent attendre le départ plusieurs heures, et les plus audacieux en profitent. « Mais ça reste gentil, » précise Alix. « Aux 20 km de Paris, un mec m’a lâché en rigolant : « Prends mon 06, on se voit à l’arrivée ». » Passé la ligne d’arrivée, le temps des collations devient celui des « Ça va ? Ça s’est bien passé ? C’est quoi ton temps ? Tu cours souvent ? ». Plus à l’aise en équipe, Nicolas trouve ce genre d’approche hasardeux : « Si on repère quelqu’un dans un marathon, il faut se montrer réactif et brillant car on risque de ne jamais la recroiser. C’est du poker. » Il préconise le culot et l’humour. « Je me souviens avoir demandé à une coureuse qu’on échange nos numéros de dossard. Finalement c’est son téléphone que j’ai récupéré. »

De rivaux à Marivaux

Camille a expérimenté une certaine tension sexuelle quand elle s’est mesurée à son ex. « Plusieurs mois après notre séparation, je lui ai souhaité la bonne année et il m’a invitée à courir avec lui. » Elle aurait refusé un verre, mais se sentait confiante sur le terrain de la performance. Quelque part, c’était une revanche et un moyen de se reconnecter avec lui. « Bien sûr, je n’ai pas mis la tenue la plus moche. Ma sueur a coulé et mon mascara avec. Mais je m’en moquais, je voulais le battre et c’est là que se jouait la séduction. » Pendant la course, il a accéléré pour voir si elle allait le rattraper. Elle l’a fait, pour mieux le laisser repartir. En amour comme en running, il y a des limites.