Mohammad AlQadi, marathon top chef

26 Avr, 2017 | Personnage

Auteur : Maxime Brigand
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: DR

Il y a quatre ans, ce jeune coureur palestinien lyonnais n’avait jamais claqué le moindre footing. Puis, il y a eu un dix-kilomètres, et vingt, et enfin un marathon. Le voilà aujourd’hui avec huit marathons au compteur. Jusqu’à tenter un improbable record du monde à Londres dimanche dernier : entrer dans le Guiness déguisé en chef cuistot. 

Intérieurement, il s’était juré de ne plus refoutre les pieds sur ces foutus quarante-deux kilomètres qui séparent la rage et l’épuisement. Sa première fois, c’était à Marseille, le 20 mars 2016. « Là, je suis arrivé au trente-cinquième kilomètre et je me suis dit, c’est mon premier et dernier marathon. C’est fini, ce n’est pas mon truc. » Puis, la ligne d’arrivée, un regard sur la foule et ces personnes qui viennent directement vers lui. Bascule. « J’ai, d’un coup, tout oublié. » Mohammad AlQadi se fait alors une promesse : il ne s’arrêtera plus de courir. Trois jours plus tard, un ami lui propose de l’accompagner au marathon de Paris, prévu exactement deux semaines après le Run In Marseille. Il reprend : « Il insistait pour que je m’impose deux mois de récupération avant d’enchaîner une deuxième grosse course. Moi, non. Je voulais recommencer, tout de suite. Le seul truc, c’est que je n’avais pas de dossard. J’ai filé sur Facebook, j’ai parcouru tous les groupes et j’ai finalement pu récupérer celui d’un participant blessé. Je l’ai acheté et c’était reparti. » Puis, il y aura Genève, Lyon, Amsterdam, le Nice-Cannes, Barcelone, puis Londres. Tout ça en un peu plus d’un an. Son rêve ? Boucler les six gros bras : Boston, Chicago, Tokyo, Berlin, Paris et Londres. Pour une sensation de « liberté », mais aussi pour continuer de faire passer son message. « J’aime la vie. Je viens d’un pays où il n’y a pas de place pour courir, où c’est très difficile et dangereux. Avant de quitter Jénine et la Palestine, je ne faisais pas trop de sport. J’ai finalement commencé avec un groupe et comme je me débrouillais pas mal, j’ai augmenté la distance. Mes marathons, c’est aussi pour la paix. » Voilà maintenant quatre ans que Mohammad est arrivé en France, à Lyon. Quatre ans qu’il court, quatre ans qu’il alterne entre son job de chef assistant au restaurant L’Âme Sœur dans le troisième arrondissement et les courses le week-end. Et six mois qu’il s’est mis en tête d’en faire un record. « Avec ça, mon message allait pouvoir prendre de l’ampleur », explique-t-il. Direction Londres, dimanche dernier.

Le drapeau, la perruque et le Guinness

Reconnaître Mohammad AlQadi sur une course est simple : « Depuis le premier jour, je cours avec un drapeau de la Palestine et un T-shirt qui appelle à la paix. Lorsque j’ai fait le marathon de Lyon, j’avais ajouté une perruque avec le drapeau de la France pour remercier le pays qui m’a accueilli, qui m’a laissé le droit de rester ici, de vivre comme un Français normal. Et, à Amsterdam, c’était encore plus fort parce qu’il y a une forte communauté palestinienne, donc quand je suis arrivé au stade olympique… magique. » Venir à Londres, c’était franchir une nouvelle étape. Loin des chronos et de son record perso claqué à Lyon le 2 octobre dernier. Trois heures, trente-quatre minutes. Mohammad détaille : « Normalement, il faut s’inscrire la première semaine de mai de l’année précédente. Là, c’était trop tard. La seule solution était de courir pour une association et je l’ai fait pour Sense, qui travaille pour les personnes malvoyantes et malentendantes à Londres. L’objectif était d’entrer dans le Guinness Book of Records. » Le cuistot de vingt-sept ans fait alors défiler les pages de records – il en existe soixante-treize autour du marathon – et décide de courir en chef. Guinness pose ses conditions : un tablier, une toque blanche, une veste blanche, l’autorisation d’aller aux toilettes une seule fois durant la course, mais surtout l’obligation de cavaler avec une casserole de trois kilos dans la main. La barre est fixée à trois heures, cinquante-six minutes. « J’ai demandé l’aide d’un coach à Lyon pour préparer ma main, complète-t-il. Je suis allé au marathon de Barcelone pour essayer. Pour valider un record auprès du Guinness Book, c’est très strict. Un arbitre est situé à chaque kilomètre de la course pour te surveiller et, si ce n’est pas à Londres, il faut envoyer des photos tous les deux kilomètres, une vidéo de la course ou avoir un autre coureur avec nous. Moi, je suis donc parti tout seul. »

« J’ai refusé d’abandonner »

Tout seul jusqu’au vingtième kilomètre. Puis, Mohammad tourne la tête et voit un chef le dépasser. Il n’est donc pas seul. « J’étais choqué. » Les deux hommes courent trois kilomètres ensemble et la douleur arrive. Une première pour le coureur palestinien : « Normalement, après dix kilomètres, je ne change pas de rythme. C’est pour ça que je ne cours pas en musique, ça joue sur la foulée. Là, j’ai accéléré, ralenti et je me suis blessé. L’ambulance est arrivée pour vérifier ma blessure. J’ai refusé d’abandonner, ce n’est pas dans ma nature. J’ai marché un petit peu, la foule m’encourageait et j’ai terminé en quatre heures et quatorze minutes. Dégoûté, fatigué. J’avais fait ce voyage à Londres pour le record. » Son semblable devenu concurrent croque le record. En trois heures, vingt-deux minutes. L’aventure s’arrête ainsi, mais Mohammed AlQadi le jure, il reviendra. Dès l’année prochaine, tout en continuant à avaler les courses tous les week-ends. Le voilà de retour dans son restaurant, toujours en chef. « Quand je suis énervé, que j’ai des soucis, je vais courir. Là, je vais y retourner tout de suite. Je n’ai pas le choix. Ce n’était pas mon dernier marathon. »