Le charme indiscret de l’intestin du coureur

31 Mar, 2017 | Détente, Récit

Auteur : Florian Cadu
Illustrations: Hector de la Vallée

Vomissements, diarrhées, gaz et reflux… Les problèmes digestifs touchent un grand nombre de runners, quelque soit leur alimentation. Et pour cause: nos intestins, détestant être brinquebalés par les chocs répétés des pas de course, n’hésitent pas à nous placer dans des situations embarrassantes. 

À chaque fois, c’est le même rituel. Quand il part courir, pour s’entraîner ou pour une compétition, Benjamin est contraint de s’arrêter après 30 petites minutes. Et pas parce qu’il est parti trop vite ou que le souffle manque, non. Sa pause forcée, c’est son ventre qui lui ordonne. Un petit tour aux toilettes et le kinésithérapeute de 26 ans, revenu tout léger, peut repartir. « Le début d’une course, ça m’active le transit presque systématiquement, témoigne celui qui court depuis deux ans et demi, à raison de deux à trois fois par semaine, et qui a déjà participé à des épreuves d’ultrafond et des trails dont la fameuse Diagonale des fous à La Réunion. Aujourd’hui, ça s’est un peu calmé, mais quand ça arrive, c’est hyperchiant, surtout à l’entraînement. Tu fais du fractionné pendant une demi-heure et là, impossible de continuer ni de te retenir, faut que t’ailles aux toilettes en pleine séance. Alors que tu y es allé en partant de chez toi… Tu reviens et tu n’es plus du tout échauffé. » Si dans cette situation, le caca n’est pas trop compliqué à gérer, cela peut s’avérer beaucoup plus aventureux dans d’autres circonstances. Benjamin en a fait la rude expérience lors d’un trail de 60 kilomètres. « Avec des potes, on part à 5h, chaud comme des gardons (sic). On en a pour au moins douze heures. Et là, au bout de 20 minutes, mon bide fait des siennes. J’en peux déjà plus. Bon bah pas le choix, j’abandonne mes partenaires pour aller sur le côté. Un type croit que je vais me péter la gueule et me crie: “Attention au ravin!” Il n’avait pas compris que je cherchais juste un endroit pour aller bouser. Et donc tu te retrouves là, en pleine nuit, dans un sentier, devant les participants qui passent, à poser ta pêche avec ta frontale… » Une mésaventure pas si rare pour un runner.

Selon plusieurs études, 30 à 65% des coureurs à pied longue distance présentent des troubles intestinaux. 

C’est pourquoi son pote Thomas, kiné lui aussi, a pris l’habitude de toujours partir avec un rouleau de PQ dans son sac. Toujours, excepté lors de ce footing dans le Médoc, il y a quelques années. « On court tranquille avec des amis, quand mes intestins commencent à me brûler. Rien à faire, j’abandonne, raconte celui qui consacre dix à douze heures de son temps hebdomadaire à la course. Je commence à rentrer chez moi, sauf que je n’ai jamais pu atteindre la maison avant de faire mes affaires. Je suis allé dans un coin, en pleine nature. Une fois la chose terminée, je regarde autour de moi. Rien, que des fougères. Pas le choix, je prends mon t-shirt, je m’essuie et je l’enterre sur place. Forcément, quand je rentre dans mon appartement, mon coloc est là, avec un couple d’amis. Il me voit débarquer torse nu et me demande pourquoi. Autant te dire qu’il a eu sa réponse bien après l’apéro. »

La « courante du runner »

Des cas isolés? Pas tant que ça. Au contraire, même. Car les soucis intestinaux chez les runners sont tout sauf rares. Selon plusieurs études, 30 à 65% des coureurs à pied longue distance présentent des troubles de ce genre. Des troubles qui seraient même responsables de 50% des causes d’abandon en compétition. Sont mentionnés par les principaux concernés diarrhées, reflux gastriques, nausées, vomissements, saignements et douleurs. Les recherches sur la diarrhée rencontrée par les marathoniens ont d’ailleurs débuté dès 1969. En 1981, des scientifiques néo-zélandais ont même inventé un terme pour la caractériser: le « runner’s trots » –la courante du coureur, en VF. Bref, peu de runners sont épargnés, comme le confirme Fabrice Kuhn, triathlète et médecin du sport spécialisé dans la nutrition et l’alimentation : « Lors de mes conférences, je rencontre énormément de coureurs qui se plaignent de douleurs digestives et qui viennent réclamer des conseils. C’est vraiment très fréquent. » Et malgré ce que l’on pourrait penser, le sujet n’est absolument pas tabou dans la communauté des runners. « Au début, tu crois que c’est anormal, alors que pas du tout, commente Thomas. On en parle beaucoup entre nous. Même les filles, faut pas croire ! » « J’ai des potes avec qui je fais le marathon de Paris, ils ont leur petit paquet de mouchoirs, ils vont se libérer dans le bois de Boulogne avant de repartir, hein, se marre Alexis, 40 ans, qui court depuis dix ans et participe à toutes sortes de compétitions. Et ça concerne également les demoiselles. Surtout au kilomètre 12, vers Vincennes. Elles cherchent un moyen pour se cacher un peu. Sauf qu’au mois d’avril, les arbres n’ont plus trop de feuilles… C’est assez marrant à observer. »

 « Imaginez que vous courez avec un gros bocal et une balle de tennis à l’intérieur. La balle va se cogner des milliers de fois contre les parois. Là, c’est pareil: l’estomac et l’intestin s’entrechoquent et percutent les muscles à chaque pas »
Dr. Fabrice Kuhn, triathlète et médecin du sport spécialisé dans la nutrition

Mais alors, pourquoi l’intestin se montre davantage allergique au running qu’aux autres sports ? « Les raisons sont multiples, et c’est le mélange de toutes ces causes et de la sensibilité avec laquelle chacun réagit qui va plus ou moins impacter l’organisme de l’individu », répond Fabrice Kuhn. La remontée d’aliments d’abord, appelé aussi reflux gastro-œsophagien, à l’origine de nausées et vomissements, est due à la pression des muscles abdominaux sur l’estomac. Cet effet mécanique est la conséquence des innombrables pas effectués pendant la course. « Imaginez que vous courez avec un gros bocal et une balle de tennis à l’intérieur. La balle va se cogner des milliers de fois contre les parois, métaphore le docteur Kuhn. Là, c’est pareil: l’estomac et l’intestin s’entrechoquent et percutent les muscles à chaque pas. » Le mécanisme intestinal s’en trouve totalement secoué. C’est là toute la différence avec les autres sports. Ajoutez à ça la diminution de l’irrigation sanguine dans la zone digestive et le manque d’oxygène qui en découle –le sang étant, en situation d’effort, prioritairement envoyé aux cellules musculaires et au cerveau–, et vous avez un début d’explication à votre envie pressante. « Tout cela va contribuer à rendre la paroi intestinale plus lâche, enchaine Jean-Jacques Menuet, autre médecin du sport. Ce qui signifie qu’elle va laisser passer des toxines et des bactéries que l’intestin ne devrait pas avoir à gérer en temps normal. Résultat: le corps doit expulser au plus vite ces déchets responsables de l’acidité du milieu. » Voilà pourquoi Benjamin et Thomas ne peuvent attendre pour aller au petit coin. Sans compter qu’un vêtement trop serré au niveau du ventre n’améliorera pas leur situation.

McDo et Oméga 3

Reste un autre facteur qui peut foutre en rogne ce susceptible intestin: l’alimentation. Alors qu’Alexis, directeur d’une agence dans l’énergie et le transport, ne se prive pas pour manger McDo – « Si je cours, c’est aussi pour équilibrer les choses et pouvoir bouffer et boire ce que je veux » –, Thomas, le kiné, a freiné tout ça. Histoire de ne pas rejouer une scène gênante qu’il a vécue et qu’il décrit : « Je suis en train de courir en montagne, en Ardèche. Je ressens alors une forte envie. Bon, il n’y pas un chat, je n’ai encore croisé personne, je décide de faire ça rapidement, à deux mètres du chemin. Bien sûr, c’est le moment que choisissent des randonneurs pour se ramener. Ils passent à côté de moi et, sympas, font semblant de ne pas me voir. Bon bah, grillé pour grillé, je fous mes lunettes de soleil, je termine, et je repars. » Parce qu’il en a assez de ces situations, Thomas a donc pris son alimentation en main. Désormais, il cajole son intestin au quotidien et cède à chacun de ses caprices. Depuis qu’il a passé son DU nutrition, micronutrition, exercice et santé et réalisé un mémoire sur le sujet, le jeune homme de 26 ans s’interdit par exemple le gluten, la caséine (composant azoté retrouvé dans le lait) et carbure aux oméga-3. « Benjam’ », son comparse, a remarqué de son côté que son transit l’embête beaucoup moins depuis qu’il a réduit sa dose de spiruline, un complément alimentaire à base d’algues riche en minéraux et vitamines. « Évidemment que l’alimentation joue un rôle important, commente Fabrice Kuhn, auteur de plusieurs ouvrages sur la question comme Nutrition de l’endurance ou L’assiette de l’endurance. Il est conseillé de ne pas manger trop de glucides la veille de l’effort, de choisir des boissons bien dosées et de boire par petites quantités pour éviter les diarrhées. La prise régulière d’oméga-3 est efficace pour la fluidité des globules rouges, ça favorise la bonne circulation sanguine. » « Concernant le gluten, il peut effectivement être très mal toléré par l’intestin, relaie son confrère Jean-Jacques Menuet. Avec les trépidations mécaniques de la course, l’intestin est dans le dur et ne parvient plus à gérer. » Les anti-inflammatoires, sources d’hémorragies gastro-intestinales, sont également proscrits. À la différence des probiotiques, ces micro-organismes vivants qui permettent de « réparer » la flore intestinale en y réinstallant les bonnes bactéries.

« T’as une tache sur les fesses » 

Des données pratiques qui n’auraient sûrement pas aidé François il y a huit ans, lorsqu’il a accepté de participer au marathon de Paris avec sa famille, malgré une petite tendinite au genou. Après quelques kilomètres, ce coureur du dimanche, 38 ans le jour du drame, stoppe son élan pour faire pipi contre un arbre avec son frère. Ce dernier n’ayant pas une grosse envie, il repart illico. François, qui craint de perdre de vue le frangin, n’a d’autres choix que de pousser sur sa vessie afin de terminer au plus vite. Non sans lâcher un gaz lourd de conséquence. « Il y a un problème et je m’en rends compte que beaucoup plus tard, commence-t-il. En fait, je continue de courir, puis j’abandonne au douzième kilomètre à cause de ma blessure. Je prends donc le métro avec une autre personne qui a aussi arrêté. Et dans le wagon, ça sent le caca. Tout le monde nous regarde, on vérifie sous nos chaussures, mais on ne sait pas d’où vient l’odeur. Lorsque je sors, je retrouve ma copine, qui remarque également l’odeur. Et alors que je pars voir les masseurs, je lui tourne le dos. Elle me dit alors: “Attends, tu as une tache sur les fesses! C’est à ce moment-là que j’ai compris. » Là encore, la science a une explication. « C’est simple: les sphincters peuvent être plus lâches pendant l’effort », argumente Jean-Jacques Menuet, avant de soulever un autre point: « Je pense qu’il y a aussi une influence du stress psychologique, qui accélère le transit digestif, quelque soit le sport, d’ailleurs. » Thomas, lui, n’a plus trop d’ennuis pendant l’effort depuis qu’il a repris en main son hygiène de vie. Mais il n’est pas infaillible: « Je t’avoue que je ne maîtrise pas encore mon caca juste avant la course, un moment durant lequel je stresse pas mal. » Et pour cause: l’intestin, surnommé par de nombreux experts « le deuxième cerveau », devient pendant la course le principal décideur. Les sphincters anaux, qui obéissent habituellement à notre tête, répondent cette fois à leur nouveau chef intestinal. Un dictateur qui n’a que faire que Benjamin soit à l’entraînement depuis seulement 30 minutes ou qu’il n’y ait pas de toilettes à proximité de Thomas, mais que des fougères. 

Tous propos recueillis par Florian Cadu.

Cet article est issu du numéro 1 de The Running Heroes Society. Le numéro 2 est sorti ce jeudi 30 mars, vous pouvez donc courir l’acheter en kiosque, ou retrouver ici toutes les offres d’abonnement.