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La course des illuminés

20 Mar, 2017 | Récit

Auteur : Simon Capelli-Welter et Charles Alf Lafon, à New York
Photos: Dustin Fenstermacher
Créée par un gourou indien, la Self-Transcendence 3 100 Mile Race, comme son nom l’indique, voit ses participants courir 3 100 miles –soit quasiment 5 000 kilomètres– en 52 jours, autour d’un pâté de maisons du Queens, à New York. Soit un peu plus de deux marathons par jour, en plein cagnard. Un truc de fous, vraiment.

À quelques encablures du tumulte de Manhattan se trouve un autre New York, moins acide, plus Queens. À peine sorti de la ligne F du métro, le quartier résidentiel est typique: des maisons individuelles avec, en devanture, jardin, porche et rocking-chair. Le long des larges trottoirs qui brisent l’herbe, sont alignées d’imposantes voitures –des 4x4 en majorité. Un décor qui n’est pas sans rappeler celui de Gran Torino, même si l’immigration est ici plus portoricaine qu’asiatique. Facile d’imaginer Walt Kowalski sortir d’une de ces portes doubles, glacière à la main, descendre quelques bières fraîches en regardant le temps passer lentement, la main sur son fidèle compagnon. Un suburb dans toute sa splendeur, désert à cette heure indue, à l’exception de deux gaillards dans la force de l’âge. Vêtus d’un marcel et d’un short de basket, ils s’affairent dans la graisse du moteur d’un pick-up monstrueux.

Dix minutes qui paraissent une heure, la faute à un soleil de plomb et une humidité proche des 100%. Un tour à gauche et se dresse la Thomas Edison High School, lycée américain comme il en existe des milliers, avec, dans le fond, des terrains de basket encagés, les fameux playgrounds. Un coureur passe, son allure est modérée mais déterminée. La platitude de ses mollets cuivrés est impressionnante, un grand chapeau protège sa tête. Détail amusant, il lance devant lui une balle pour régler sa cadence, avant de se diriger vers une caravane. À l’entrée, une sexagénaire à visière, attablée face à des feuilles pleines de chiffres, marque et annonce « 48 »  au passage du marcheur blanc. Lui se ravitaille, sans s’arrêter vraiment, en tranches de pastèque prédécoupées et disposées de l’autre côté du trottoir. Derrière la pointeuse, garés en file indienne, trois camping-cars dont les paravents abritent les figures impassibles de spectateurs avachis dans des chaises pliantes, à côté de tiroirs étiquetés remplis de médicaments. Quelques chaussures découpées occupent également le sol. Ce mirage en pleine Big Apple, c’est le camp de base de la Self-Transcendence 3 100 Mile Race. Comme son nom l’indique, c’est une course de 3 100 miles – soit 4 989 kilomètres, un peu plus que la distance entre les côtes Est et Ouest des États-Unis –, à boucler en 52 jours maximum. Autour d’un bloc d’école, qui plus est. L’objectif pour les douze coureurs engagés cette année est de se dépasser, et surtout, d’aller au bout. Seule fantaisie autorisée, le changement de sens quotidien, histoire de briser la monotonie. Alors que la sonnerie retentit, les lycéens traversent le camp et croisent d’autres coureurs. La sentence tombe dans la bouche d’un jeune Noir sapé hip-hop: « Ils sont fous ces Blancs. » 

5 649 tours de 883 mètres

C’est simple, cette course est la plus longue du monde. Et peut-être bien la plus dure. Chaque année depuis 20 ans maintenant –et après une première édition de « seulement »  2 700 miles–, de juin à août, elle prend place là où son créateur résidait: au fond du quartier new-yorkais de Jamaica. Le temps pour les coureurs de faire inlassablement le tour de ce bloc, de sorte qu’à la fin, le compteur affiche 5 649 tours. Oui, 5 649. Soit des milliards de foulées entre la 84th Avenue, la 164th Place adjacente, et le parking du coin. Soit 883 mètres, exactement. Et comme les coureurs ont 52 jours pour compléter la distance, cela fait une moyenne de 95 kilomètres par jour. Soit deux marathons plus un dix kilomètres, de 6h à minuit. Une épreuve comme il y en a aucune autre. Une épreuve créée, forcément, par un personnage à nul autre pareil. La Self-Transcendence 3 100 a été imaginée et mise sur pied pour la première fois en 1997 par un maître de yoga indien, Sri Chinmoy, afin de permettre aux coureurs de tester leurs limites. Ce n’est pas la seule course de fond créée par le maître. Des 700, 1 000 et 1 300 miles ont aussi lieu à New York, que ce soit au printemps ou en septembre, et un Sri Chinmoy Marathon se tient chaque 25 août. Mais de toutes ces épreuves, la Self Transcendence 3 100 Mile Race reste la tête de gondole, et la plus hardcore. Chez les femmes, la recordwoman, l’Autrichienne Surasa Mairer, a accompli l’exploit en 49 jours, sept heures, 52 minutes et 24 secondes, pas plus tard que l’an dernier, à l’âge de 56 ans. Le record absolu est détenu par un postier finlandais, Ashprihanal Aalto de son nom de disciple, qui a parcouru la distance en 40 jours, neuf heures, seize minutes et 29 secondes. Ses entraînements en altitude couplés à ses footings quotidiens –il distribue le courrier en courant, « dans un quartier où les immeubles n’ont pas d’ascenseur » – ont permis à Ashprihanal, 46 ans, de gagner la course huit fois sur treize. « Quand je me challenge moi-même, je sais que je suis en vie, justifie-t-il pour expliquer sa motivation à se faire autant de mal. Tu dois te dépasser, sinon tu ne connaîtras jamais entièrement ton potentiel. »  Ces deux athlètes se présentent donc logiquement sur la ligne de départ cette année. En compagnie de dix autres coureurs.

« Quand je me challenge moi-même, je sais que je suis en vie. Tu dois te dépasser, sinon tu ne connaîtras jamais entièrement ton potentiel » 

Ils ont officiellement rendez-vous le dimanche 19 juin, à l’aube, au moment où le soleil est à peine levé et l’air encore frais. Il est 6h, au milieu de Jamaica règne une certaine agitation: coureurs, organisateurs, volontaires, amis, proches, journalistes et photographes: en tout, une bonne trentaine de personnes se préparent. Un homme à casquette introduit les coureurs. Il y a là trois femmes et neuf messieurs, de sept nationalités différentes. Ils ont entre 35 et 53 ans. Le plus jeune se nomme Sopan Tsekov, un Bulgare qui détient le record de précocité puisqu’en 2005, il a fini la course à seulement 24 ans. Tout le monde a l’air de se connaître, et pour cause, tout le monde se connait. À l’instar d’Ashprihanal Aalto et ses treize participations, tous, sauf une concurrente, ont déjà pris le départ de la course. Sans doute pour ça qu’ils ont l’air un peu gênés d’être ainsi introduits. Les présentations faites, l’homme à la casquette déclame un speech inspiré: « Ne vous faites pas de bile. Courez avec énergie, courez avec légèreté. »  Une minute est accordée, le temps de prendre quelques photos sur la ligne de départ. La concentration se lit sur les visages des coureurs. Ils ont les yeux fermés.

« Les premiers jours, ils accumulent »

Le départ donné, les runners partent tranquillement sous des applaudissements nourris. Après cinq minutes, le premier tour de bloc est effectué. Les applaudissements reprennent, les coureurs esquissent de légers sourires auxquels Sahishnu Szczesiul, l’homme à la casquette, répond. La soixantaine bien entretenue, le regard perçant derrière des lunettes, il est en charge de l’organisation de la course « depuis la première édition ». Sahishnu a l’amour du même geste, jour après jour, année après année. Comme une méditation dans la répétition. « Ils vont courir jusqu’à minuit aujourd’hui. Les premiers jours, ils accumulent le plus possible. Ensuite, ça ralentit à cause de l’accumulation et de la chaleur. » Un homme d’un âge respectable, venu supporter les coureurs, prend part à la conversation: « Cette course est incontournable sur longue distance. » Sundar est irlandais, gentil et parle très bien français. « Moi, j’ai déjà couru des marathons, mais celle-ci, elle est terrible. Les deux premières semaines servent d’échauffement, en somme. C’est après que l’on voit. Ça passe ou ça casse. » Pourquoi s’infliger ça? Grahak Cunningham, qui a participé à l’épreuve à quatre reprises, a les mêmes mots qu’Ashprihanal Aalto: « La vie elle-même est un challenge, rien ne s’obtient facilement. Si les choses nous étaient apportées sur un plateau en argent, il n’y aurait pas le même sentiment de satisfaction. Donc je cours pour mon progrès personnel. Et j’espère également que ça inspire d’autres gens, qu’ils voient que tout est possible, que c’est la façon dont le monde peut progresser et devenir meilleur. » Les coureurs repassent, Sundar reprend: « Il y a une vraie solidarité entre eux. Si quelqu’un se blesse, ça affecte tout le groupe. Disons que la conscience des coureurs est très élevée, ils sont liés les uns aux autres. » Leur lien: Sri Chinmoy, dont ils sont tous les disciples. Sundar l’a rencontré en Irlande, en 1970: « J’ai suivi son enseignement spirituel. Depuis, c’est comme mon maître, je n’ai pas arrêté de courir. J’ai ensuite vécu en France, de 1976 à 1981. J’aimais bien courir au bois de Boulogne. Puis je suis venu ici, aux États-Unis » . Rejoindre Sri Chinmoy, arrivé en Amérique en 1965 et décédé en 2007 d’une attaque cardiaque dans sa maison de Jamaica, quartier où il a implanté son centre de méditation.

 « Concentrez-vous sur cette photo et entrez en moi par le front, où est mon troisième œil, celui de la vision intérieure » – Sri Chinmoy à ses disciples pendant leurs séances de méditation

Sri Chinmoy était lui-même un coureur invétéré, mais pas seulement. Marathonien, joueur de tennis, cycliste, haltérophile –on lui prête l’exploit d’avoir déjà soulevé trois tonnes d’une seule main. Bon. Surtout, si le Sri est connu comme un maître, c’est avant tout pour ses dispositions spirituelles. Chinmoy Kumar Ghose, de son vrai nom, est né en 1931 au Bangladesh, dans le petit village de Shakpura. Il est le plus jeune d’une famille de sept enfants. En 1944, après la perte de ses deux parents et alors âgé de 12 ans, il entre à l’ashram de Sri Aurobindo, où se réunit une communauté spirituelle indienne de Pondichéry. Il y passe les 20 années suivantes à méditer et s’y fait connaître pour ses exploits à la course. En 1964, Sri Chinmoy s’établit à New York, tout d’abord comme membre du consulat indien, avant d’ouvrir son premier centre en 1966, à Porto Rico. Ses premières conférences sont données en 1968, lors d’une tournée où l’accueillent les plus grosses universités américaines comme Yale ou Harvard, puis en 1970 en Europe. L’année suivante, il fonde carrément le Peace Meditation Group, disant ainsi vouloir « sauver l’Occident de sa profonde détresse spirituelle« . Son leitmotiv est aussi fort que clair: « La paix du monde commence en chacun. »

Mitterrand, Lady Di et Carlos Santana

Lui-même se considérait comme « le plus grand musicien » et « le plus grand poète du monde ». En 1975, il affirmait ainsi avoir pondu 843 poèmes en 24 heures. Facile pour un homme qui ne dormait, selon ses dires, que 90 minutes par nuit. Un autre jour, il aurait même peint 16 031 tableaux. Sa production artistique comprendrait en tout 200 000 toiles, 1 500 livres, 115 000 poèmes et 20 000 chansons, qu’il a pu jouer lors des 800 concerts qu’il aurait donnés au cours de sa vie. Parmi ses adeptes, on retrouve d’ailleurs un certain Carlos Santana qui, dans les années 1970 et sous le nom religieux de Devadip, signa quelques albums influencés par le Sri. Sans forcément aller jusque-là, les adeptes doivent être végétariens, travailler bénévolement pour les centres mis en place par le maître, et donc s’engager sur ces courses épuisantes, « miroirs des possibilités infinies offertes par l’esprit humain ». Au cours des dernières années, le mouvement a ainsi multiplié ses activités à l’échelle internationale avec des marches, des courses, des marathons et des concerts pour la paix, organisés en Australie, en Allemagne, au Japon et aux États-Unis. Sri demandait également à ses élèves d’avoir une photo de lui à leurs côtés, comme celle placardée sur le camping-car principal lors des séances de méditation qu’il voulait quotidiennes, et lors desquelles il aimait prodiguer quelques conseils: « Concentrez-vous sur cette photo et entrez en moi par le front, où est mon troisième œil, celui de la vision intérieure. Lorsque vous méditez sur ma photo, vous n’avez pas à penser à quoi que ce soit. Si vous vous videz en me donnant toutes vos pensées et tous vos défauts, je pourrai alors vous emplir de paix, de lumière et de béatitude. » Il était également recommandé de « fixer la flamme extérieure » d’une bougie pour faciliter la concentration, de respirer de l’encens et d’écouter la musique du maître pendant la méditation.

Il n’en faut pas plus pour que certains, notamment en France –où le premier centre lié au Sri Chinmoy ouvre en 1978, et la première course organisée par le mouvement, au bois de Boulogne, se tient en 1985–, le considèrent comme le gourou d’une secte. Un rapport du 22 décembre 1995 de la commission d’enquête parlementaire sur le sujet a ainsi répertorié son courant spirituel comme tel. Il est alors classé parmi les mouvements « orientalistes« , qualificatif regroupant notamment le bouddhisme, l’hindouisme ou le taoïsme. Les critiques et controverses tournent toutes autour du statut de gourou de Sri. Toutefois, ces rapports n’ont aucune valeur juridique, et aucune plainte n’a jamais été déposée, même si des témoignages de femmes disant avoir été abusées existent sur Internet. Sur la toile, on trouve aussi des dizaines de témoignages de soutien à Sri Chinmoy. Et pas n’importe lesquels: Mère Térésa, François Mitterrand, Bill Clinton, Lech Walesa, Jacques Delors, le dalaï-lama, Yasser Arafat ou Desmond Tutu. Mais ce n’est pas tout, le Bengali apparaît également en haute compagnie sur des clichés. On le voit notamment aux côtés de Nelson Mandela, Jean-Paul II ou encore Lady Di. À sa mort, Carl Lewis a même tenu à lui rendre hommage en ces termes: « Sa vie entière était consacrée au challenge, à l’idée d’être le meilleur possible. Il disait à ses disciples de sortir et de relever un challenge qu’ils pensaient impossible. C’est grâce à lui que je prévois de courir le marathon de New York quand j’aurai 50 ans. » Sur les forums de running français, certains coureurs, songeurs à l’idée de participer au développement d’une secte, s’interrogent quant à leur participation à la course. Mais la plupart louent la gentillesse des organisateurs et assurent que tout s’est toujours très bien passé. En attendant, à la différence de son homologue américaine, la Fédération française d’athlétisme ne les reconnaît pas officiellement. « Je sais comme ils peuvent être en France avec ça, commence Sahishnu Szczesiul, mais c’est de la mauvaise foi. C’est injuste de tout mettre dans le même sac. Déjà, nous ne gagnons pas d’argent. Nous n’avons pas de sponsors, nous ne faisons pas de publicité, rien. Les frais d’inscription sont même assez faibles, 500 dollars pour deux mois de course, avec toute l’aide médicale, la nourriture et les boissons, quand on sait que certains en demandent 200 pour des épreuves de deux jours… On fait ça pour l’amour du running, pour de nobles intérêts: la pureté de la course, le dépassement de soi. On n’a jamais eu le moindre problème ici. » Confirmation à la mairie, où, même si elle a d’abord du mal à se remettre la course en tête –« C’est quoi ça déjà? Ah oui, la course autour du bloc » –, la coordinatrice de la communauté du Queens, Amparito « Pat »  Rosero, confirme: « Ça fait un moment qu’ils font ça, les gens s’y sont habitués. Il n’y a jamais eu le moindre problème. »  Don’t act, comme disent les Américains.

Entre dix et quinze paires de chaussures de running

Rupantar LaRusso est l’autre directeur de la course. Son allure massive tranche avec son côté prévenant. Il veille au bon déroulement des évènements, au bien-être de tout le monde. D’ailleurs, ce mercredi 6 juillet, il a l’air un peu contrarié. Et pour cause: « Volodymyr (concurrent ukrainien de 53 ans, ndlr) a abandonné ce matin. Mal de dos. Il était de toute façon déjà en souffrance depuis deux semaines, d’autant qu’il avait participé à la Tender Race une semaine plus tôt, notre course de dix jours. On a quatre ou cinq spécialistes qui se sont occupés de lui, l’un d’eux lui a même proposé de l’acupuncture. ‘Laisse tomber’, lui a-t-il répondu. »  Il faut dire que le temps se fait étouffant et que les coureurs ont déjà fait 2 000 tours en 18 jours. « La chaleur commence à faire son effet, reprend Rupantar. Ceux qui sont habitués savent gérer. Pour les débutants, c’est l’enfer. Les corps se transforment. C’est une question de rythme. Ils courent le matin et se reposent l’après-midi. Puis ils remettent le couvert le soir, quand le soleil faiblit. Quelque part, c’est similaire à une journée de bureau, sauf qu’ils ne sont pas payés. » Et ne peuvent pas non plus faire de note de frais pour leur matériel. Sur la 3 100, la plupart des athlètes utilisent entre dix et quinze paires de chaussures de running. L’effort combiné à la chaleur provoque le gonflement de leurs pieds, qui augmentent alors de deux tailles. Sans parler des ampoules, leur pire ennemi. Pour s’en prémunir, les concurrents ont pris l’habitude de changer de chaussettes –et au passage de t-shirt– au minimum deux fois par jour. D’autres vont même plus loin, customisant leurs chaussures en en coupant le bout, les côtés ou le talon pour permettre à l’air de circuler.

Grahak Cunningham n’a pas eu à prendre de ciseaux, l’Australien a déclaré forfait cette année. Mais le vainqueur de l’édition 2012 a vécu exactement les mêmes souffrances que Volodymyr et ses compagnons d’aventure: « Après trois jours à peine, j’étais au bout physiquement. Le martèlement permanent sur mes os, mes muscles et mes pieds avait des conséquences auxquelles je n’étais pas préparé. Les premiers pas, chaque matin, étaient lents et douloureux. Cela prenait des centaines de mètres avant que je ne puisse vraiment courir. Alors que la douleur et les problèmes s’accentuaient, j’ai commencé à vraiment me demander si je n’allais pas abandonner. Tout ce que je pouvais faire était de courir par vague de cinq tours avant de m’effondrer dans la caravane, pleurer, me sentir désespéré, puis reprendre ma respiration et me calmer, avant d’y retourner. Mon tendon d’Achille était salement enflé, et je prenais des anti-inflammatoires afin de réduire le gonflement de mes tibias. » Et puis, à force de persévérance: « Chaque pas me rapprochait un peu plus de mon objectif. Le sentiment de battre mon record personnel de distance parcourue a largement contrebalancé les difficultés physiques et mentales. Après ces deux premières semaines, je suis devenu plus fort, plus rapide, et j’ai pu rattraper mon retard et terminer la course.»

Des sticks de beurre à avaler

Dans la caravane, on évoque l’Euro, une femme demande les résultats du Portugal. Tout le monde craint pour la France en demi-finale contre l’Allemagne, même si un expert fait remarquer que les Allemands n’ont pas si bien joué contre les Polonais. Il est 13h, c’est la sortie de l’école adjacente à la course, une voiture avance au rythme d’un morceau de Future. Coexistent alors dans le quartier des gens qui ne marchent pas au même rythme. Mais comme le dit une des jeunes voisines, Lein Ishman: « Au début, c’était bizarre de les voir ici, mais on s’y fait. Et finalement, on se sent même plus en sécurité, parce qu’ils sont toujours là, de 6h à minuit. » Sahishnu Szczesiul opine du chef. Lui aussi a senti le changement, mais le directeur de la course l’attribue à la « gentrification » du quartier: « Quand on a commencé en 1997, le quartier était totalement différent. Deux jours avant la première course, une voiture a été fracturée puis brûlée. Elle était encore fumante quand nous avons donné le départ de la course… » Le moment où le décalage entre ces deux univers demeure le plus saisissant reste le matin, aux alentours de 6h30, quand, quotidiennement, quelques volontaires du centre de méditation Sri Chinmoy, t-shirts vert fluo ou turquoises sur le dos, apportent la nourriture végétarienne, qu’ils préparent non loin de là, dans un garage converti en cuisine le temps de la compétition, avant d’entonner prières, chants et même solos de flûte, alignés devant l’entrée de l’école telle une chorale: « Run run run to make you happy my child. You are the mile of my life. You are the beauty of my heart. » Avec les rayons du soleil levant et les discussions en ukrainien et finnois, on se croirait facilement dans le village de Zelda, A Link to the Past. Impression renforcée par les mots inscrits en couleurs à même le sol et décorés de petites fleurs posées sur des pierres: « pureté », « paix », « harmonie » ou encore « amour ».

« Tout ce que je pouvais faire était de courir par vague de cinq tours avant de m’effondrer dans la caravane, pleurer, me sentir désespéré, puis reprendre ma respiration et me calmer, avant d’y retourner » – Grahak Cunningham, vainqueur de l’édition 2012

Le soleil tape toujours aussi fort. Nous en sommes maintenant à un mois de course, les coureurs ont l’air plus éprouvés. Ils marchent, accélèrent parfois un peu le pas, sans plus. Les volontaires et les proches préparent les ravitaillements, vident les poubelles, comptent les tours, nettoient les camping-cars qui servent de dortoirs pour certains coureurs, et de salle de repos la journée. Ils ramassent également les affaires pleines de sueur et filent à la laverie. À chaque passage, ces volontaires présentent aux coureurs les préparations du jour, ainsi que de toutes sortes de fruits. Si Sopan, le Bulgare, opte pour un jus de carotte, il n’est pas rare de voir des participants boire de la crème liquide ou manger des sticks de beurre… Si le goût peut paraître rebutant, ces aliments permettent de maintenir les réserves de graisse et les niveaux d’énergie au top. Primordial lorsqu’on sait qu’en moyenne, les coureurs consomment 10 000 calories par jour perdent entre cinq et sept kilos à la fin de l’épreuve. Grahak, qui mange du beurre d’amande pendant ses rotations, détaille son régime antiminceur: « Chaque jour, je commence par un yaourt à la grecque. Une demi-heure après, je mange des céréales avec du miel. À 7h30, le petit déjeuner complet arrive: œufs brouillés avec des oignons, purée, trois gros toasts bien beurrés et deux pancakes. Je les prends dans des coupes en petites portions pour pouvoir manger sans m’arrêter. Le thé du matin arrive à 10h30: gâteaux, quiches, brownies aux chocolats, minipizzas et pâtisseries. Ensuite, vers 12h30, le déjeuner, puis le thé de l’après-midi trois heures plus tard. Le dîner est programmé en général à 18h30, le souper à 21h. On y trouve du maïs au naturel, des pâtes, de la soupe miso, du bortsch, du riz au curry, des nouilles chinoises, des tartes à la myrtille, du melon, de la papaye, du tiramisu, des frites et des brochettes de légumes. Tout ce qui se digère facilement est bon à prendre. Même avec tout ça, les coureurs prennent parfois de la bière au gingembre, des tartes à la citrouille et de la glace à la noix de coco… »  D’autres, en revanche, préfèrent manger liquide pendant qu’ils courent, et dîner comme des rois à minuit: « J’ai vu des gens sortir de la course à la fin de la journée sans avoir vraiment mangé, puis prendre quatre grand bols de graines et de légumes mélangés avec du riz en tentant d’en avaler le plus possible, sourit Szczesiul. Ensuite, ils rentrent chez eux, se douchent, s’endorment vers 1h avant de revenir à 5h45. À la fin, quelques athlètes ont besoin de cinq à six alarmes pour se réveiller. » 

« Après ma première participation, j’ai quitté mon job » 

Le lendemain, la chaleur est plus que jamais au rendez-vous. La communauté semble éprouvée. Tout de blanc vêtu, un homme a apporté un bac de bières fraîches, il a des allures de sauveur. Rupantar vérifie que tout le monde a ce qu’il faut. « On leur parle à chaque tour pour les motiver, les occuper, pour pas qu’ils ne laissent tomber. C’est tellement dur pour eux. »  Ce n’est plus de la transcendance, c’est de la torpeur. Un des participants boite franchement sous son bob. Il ne marche même plus mais semble ramper debout. Une jeune femme voilée passe par là, et dépasse un coureur. Le vent se lève un peu, l’air frais est plus que bienvenu. Rupantar change les chaussures d’un concurrent: « C’est du 44, ça va pour toi? »  Le coureur ne répond même plus, se contentant de hocher la tête pour acquiescer. Atmavir, lui, se montre plus bavard. C’est le fameux coureur à la balle, qui n’en finit plus de rebondir. « Cette balle, c’est une question de rythme. Un geste en plus qui occupe l’esprit, aide à la concentration, histoire de ne pas trop tergiverser. Comme dans tous les sports, il faut être conscient mais ne pas réfléchir, de sorte que l’esprit reste en connexion avec les sens mais ne s’échappe pas, il doit rejoindre les sensations. Là, tu peux courir infiniment. » Effectivement, Atmavir semble pouvoir ne jamais s’arrêter. Il transpire à peine et dit n’éprouver aucune lassitude. « Tous les jours, je cours autour du même bloc, c’est vrai, mais il y a des détails différents à chaque fois. Je participe à cette course depuis neuf ans, je vois ce qui change dans ce quartier, ça brise la routine, et c’est aussi ça la vraie vie. »  Tout en courant, il évoque la sienne: « Ici, la vie est simple. C’est courir, manger, dormir. Rien d’autre. Du coup, je me suis rendu compte que je n’avais pas besoin de tant d’argent que ça, moins que je pensais en tout cas. Alors, après ma première participation, j’ai quitté mon job et pu refaire ma vie comme je le voulais. J’étais toute la journée derrière un ordinateur, dans un truc de service après-vente. J’ai voyagé en Californie, au Canada. Je suis plus heureux, plus libre. »  Atmavir s’arrête un peu, conclut: « La vie est plus facile après cette course. Vraiment. On est plus serein, plus calme, plus fort. Que ce soit le corps ou l’esprit. »

Cette année, le plus fort sera finalement Yuri, l’un des trois Ukrainiens en lice. Ce jeudi 4 août, il termine premier, en 46 jours, une heure, dix minutes et 25 secondes. Ashprihanal, le Finlandais, est second, avec seulement 1h44 d’écart. Lors de cette édition, la plus serrée de l’histoire, Yuri a mis le turbo la veille, avant de franchir pour la dernière fois la ligne d’arrivée un peu après 7h. Tout le monde s’est rassemblé pour le féliciter. Yuri est célébré en chansons, une couronne de laurier posée sur la tête, des guirlandes aux couleurs de l’Ukraine accrochées aux camping-cars et une bannière à son nom collée au tableau recensant les kilomètres parcourus. Tout le monde affiche un vaste sourire, surtout Sahishnu, le directeur de la course, soulagé. « C’est si relax maintenant que deux des coureurs sont arrivés, il faut juste s’assurer que tout soit prêt pour les autres, et ce sera terminé. C’est long pour nous aussi. C’est du dévouement total, à plein temps. On a quand même, Rupantar et moi, plus de 60 ans, maintenant. On espère pouvoir en organiser encore plusieurs, on verra. En attendant, je vais rentrer chez moi. Il doit y avoir quelques messages de félicitations venus de toute l’Europe. Et surtout, je vais pouvoir me faire une bonne grosse sieste. » Épuisé, Yuri, lui, file se faire masser, avant d’aller passer la journée à la plage. Il reviendra ce soir, une fois le soleil couché, courir treize tours de plus, histoire d’atteindre le chiffre rond de 5 000 kilomètres.

Tous propos recueillis par Simon Capelli-Welter, sauf ceux de Lein Ishman tirés du Wall Street Journal et ceux d’Ashprihanal Aalto tirés de Mens Health et ultrajuoksu.fi.

Cet article est issu du numéro 1 de The Running Heroes Society. Le numéro 2 est sorti ce jeudi 30 mars, vous pouvez donc courir l’acheter en kiosque, ou retrouver ici toutes les offres d’abonnement.